Lettre N° 33 - 3ème
trimestre 1991
LEMPIRE
DU MENSONGE
LIBERTÉ DENSEIGNEMENT EN EUROPE
Le coup dEtat qui
vient de se dérouler sous nos yeux était si mal monté, condamné à un échec qui
aurait pu être différé mais qui nen était pas moins inexorable, quon en
vient à se demander si on nest pas victime dune prodigieuse opération
dintoxication médiatique dont laffaire de Timisoara offrit en quelque sorte
une image en réduction. Nous sommes tellement échaudés que nous sommes devenus
méfiants, trop sceptiques pour ne pas être décontenancés devant un événement dont il
nest pas absurde de se demander sil ne relève pas de lordre du
miraculeux.
Mais, aussi grande que
soit notre prudence, même si nous ignorons ce qui sest exactement passé, les
intentions qui étaient celles des principaux acteurs, létat des forces en
présence et à plus forte raison ce que nous réserve lavenir, il serait absurde de
dire quil ny a rien de neuf à MOSCOU, ou du moins rien dessentiel.
Lunion dissoute, le parti communiste suspendu officiellement (même sil se
reconstitue ou subsiste dans lombre), les langues des personnages officiels les plus
élevés qui se délient pour nous redire labsurdité du système sous lequel ils
vivaient depuis 74 ans, les statues des Pères fondateurs (Lénine inclus) déboulonnées,
les drapeaux traditionnels exhibés, les Pays Baltes enfin libérés, Cuba abandonnée, ce
bilan est considérable. Et quon naille pas nous objecter que certains de ces
changements sont de lordre du symbolique, car le régime dont nous parlons, plus
encore que beaucoup dautres, vivait de symboles. Non, il ne sagit pas
dune simple comédie destinée à tromper les bailleurs de fonds occidentaux.
Il faut le reconnaître
: nous venons dassister à la fin du communisme, cest-à-dire du régime
marxiste-léniniste, dans le pays qui lavait instauré, diffusé, gouverné. Même
si lavenir nous offre quelques surprises déplaisantes avec détonnants
retours de flammes, aussi grandes que soient les vertus de la dialectique, il y a quelque
chose dessentiel irrémédiablement brisé dans ce quon avait mis en place en
1917. Limage de Staline ne pouvait pas être restaurée après le fameux rapport
Khrouchtchev, ni maintenu le régime de terreur, ce qui dailleurs devait entraîner
la déliquescence du système en 35 ans. De même dans le cas présent : le rôle du
parti, la dictature du prolétariat, la société sans classe, ces piliers idéologiques
du régime sont réduits en poussière.
Il ny a donc pas
de raison de minimiser lévénement et je mestime pleinement en droit de
men réjouir puisque jai toujours clairement manifesté lhorreur que
minspirait le marxisme-léninisme.
En revanche, il me
semble opportun de prémunir contre un optimisme excessif lorsquon essaie
dapprécier les conséquences de cet événement dans notre pays et notamment en ce
qui concerne la vie culturelle et le système éducatif. Jai de bonnes raisons de
craindre que leuphorie créée par le spectacle estival offert par les télévisions
nait des effets démobilisants et que, dans le domaine qui nous préoccupe, le bilan
soit en définitif bien moins positif quon limagine trop souvent.
RETOURNEMENTS DE
VESTE ET REPLIS STRATEGIQUES.
Bien entendu, il y a
dans limmédiate actualité quelques aspects réjouissants. Au premier rang, les
retournements de veste. Certes les intellectuels notables avaient depuis un certain temps
pris leurs distances. Mais des personnages de moindre importance se sont quelquefois
trouvés dans lobligation de brûler un jour ce quils avaient adoré la
veille. On a constaté une évolution quelque peu brutale de certains organes de presse.
On encense aujourdhui Eltsine ou Landsbergis quon méprisait hier !
Beaucoup de ces conversions relèvent dun retournement de veste dautant plus
écurant que ce nest ni la contrainte, ni la menace, qui obligent à ces
changements dopinion qui atteignent même les grandes consciences
"professionnelles". On aimerait que pour applaudir à la chute du communisme
éprouvent quelque gêne ceux qui se félicitaient de la "libération" de Phnom
Penh par les Khmers rouges. Je ne crois pas que ce soit le cas. Toutes les palinodies de
nombreux plumitifs et de beaucoup dhommes politiques constituent un spectacle
divertissant, mais aussi instructif : elles montrent le peu de crédit que nous devons
leur accorder. Espérons que cette leçon de prudence sera effectivement comprise.
Mais surtout, à
loccasion de sa chute, un bilan du régime, peut-être encore sommaire, mais
incomparablement plus complet que ce à quoi nous étions habitués, a été dressé. Et
ce bilan, loin dêtre globalement positif, est de part en part accablant. Accablant
en ce qui concerne lhorreur du système, le nombre de ses victimes, mais aussi la
complicité ou laveuglement de nombreux intellectuels et de vastes secteurs du
personnel politique. On savait quAulard ou Mathiez, honorables universitaires
spécialistes de la révolution de 89, justifiaient la Terreur rouge à partir de leurs
réflexions sur celle qui avait ravagé notre pays, quAragon a écrit des vers
ridicules, que Pablo Neruda se déshonore par la bassesse de ses textes sur Staline ou
labjection de son éloge de la "bonne" bombe atomique (celle de
lEst, bien entendu), que Sartre mêle lignominie de son éloge des crimes
politiques à la désinvolture de certains propos (annoncer en 1954 que six à dix ans
plus tard le niveau de vie en URSS sera de 30 à 40 % supérieur au nôtre, avec cette
précision stupéfiante pour un homme qui na aucune compétence économique, est un
comble !), que les dirigeants socialistes ont su très tôt que la Tcheka imposait un
régime de terreur et nont pas donné à leurs informations toute la publicité
quelles méritaient, etc.
Pour lessentiel,
ces faits étaient connus dun bon nombre dentre nous. Il était bon
quils soient remis en mémoire, présentés bout à bout dans des dossiers, dont
certains excellents, quont publiés des périodiques. Le bilan apparaît alors en
pleine clarté et la peste rouge dans toute son horreur. Quon ne cherche plus à
atténuer le jugement est un fait nouveau. Cest un tabou qui vient de tomber. Aucune
autre horreur nexcuse celle-ci et les bons esprits qui se sont faits complices par
leur complaisance ou leur silence sont inexcusables.
Il est loin derrière
nous le temps où on imputait la responsabilité, sinon dans sa totalité, du moins en
majeure partie, à Staline et au culte de la personnalité. Cest bien le système
lui-même, tel que lédifie Lénine, qui est condamné et non pas une de ces
déviations temporaires, et comme accidentelles. Est-ce à dire que le socialisme, du
moins sous sa forme marxiste, va dépérir en France ? Rien nest plus incertain.
Dans le monde politique,
M. Marchais continuera à défendre le socialisme "réel" tout en nous assurant
quil a depuis longtemps rompu avec le modèle soviétique (ce qui est la stricte
vérité). M. Mauroy pourra bredouiller que ces événements permettent enfin à son parti
dêtre vraiment social-démocrate - on est dailleurs ravi dapprendre
quil ne létait donc pas jusquà ce jour ! -, quant au Président de la
République lui-même, il définit le socialisme, tenu pour un idéal bien plus que pour
un système politique - comme si Marx qui se veut un homme de science était un idéaliste
-, en termes tellement indéterminés quon ne voit pas bien à quoi il sengage
à se dire socialiste ; même pas probablement à la défense dune politique
dégalisation des conditions par redistribution autoritaire des revenus. Bref,
soyons assurés que les politiques sauront se tirer daffaire pour ne pas être trop
éclaboussés, et, comme le communisme effraiera beaucoup moins, rien ne garantit que ceux
qui se sont compromis avec lui y perdront beaucoup de plumes.
En ce qui concerne les
intellectuels, la situation sera probablement plus délicate. Mais subsiste un noyau de
militants durs, très bien formés, assurés dans leurs croyances, qui ne seront
aucunement ébranlés par ce quils doivent tenir pour des péripéties. Il suffisait
dentendre avant lété M. Boudarel ou, juste après sa très récente
libération, M. Serfaty, pour quon soit assuré quils nont rien
abandonné de leurs convictions exprimées dans une langue parfaitement rigoureuse -
jécris ce terme sans ironie - et quaucun événement ne peut ébranler leur
système de pensée. On me dira quils constituent une catégorie assez minoritaire
dâge avancé. Jen conviens ; mais constatons le fait : la vieille garde
demeure. Reste lénorme masse de ces intellectuels qui, tout en justifiant par
diverses contorsions les distances quils prennent par rapport au P.C.F., se sentent
plus ou moins marxistes ou éprouvent le besoin de se situer par rapport au communisme.
Comment vont-ils évoluer ?
Bien sûr, le
marxisme-léninisme ne verra vraisemblablement pas saccroître sa force attractive.
Mais cela fait longtemps quil est en décrue, surtout dans les jeunes générations.
En 1983 Max Gallo déplorait, non sans raison, le silence des intellectuels de gauche.
Effectivement, depuis une dizaine dannées, il est très démodé de se dire
marxiste. Mais de là à se définir comme antimarxiste, il y a un pas quon ne
franchit pas, même si on se défend de se désintéresser de la politique ! Cest
dire que la mode laisse place à toutes les attitudes ambiguës. Ceux qui entendent sauver
la pensée de gauche ont donc devant eux un champ relativement ouvert.
Indépendamment des
idéologies de substitution, comme un vague humanisme cosmopolite qui pourrait remplacer
le socialisme, beaucoup de possibilités demeurent. On pourra dire que même si le
marxisme est mort comme idéologie, "beaucoup de ses concepts et de ses analyses ont
été intégrés dans les sciences humaines", de telle sorte quil semble
constituer un acquis irremplaçable. Cest ce quaffirme dans une très récente
interview M. Jospin - qui parle ici en penseur de la politique et non comme politicien.
Cette position serait à la rigueur défendable, si on nous disait mieux ce que sont ces
acquis : quand je vois évoquées dans la suite la théorie des idéologies ou celle de
lexploitation, je crains que notre auteur nen reste à un marxisme très
classique bien difficile à défendre après les derniers événements.
On pourra, de façon
plus générale, sacrifier Lénine et se replier sur Marx. Sans le léninisme,
cest-à-dire lanalyse du rôle du parti nécessairement unique, la théorie de
la prise du pouvoir, reste-t-il grand-chose de Marx réduit à une métaphysique
indigente, à une théorie économique absurde et à une philosophie de lhistoire à
la fois insignifiante et fragile ? Même si on sefforcera de ne parler apparemment
que de Marx, je pense quon continuera à penser au marxisme-léninisme. Prenons un
exemple : vient de se dérouler un débat télévisé entre un historien connu et un
professeur de philosophie. Lhistorien, qui ne se donne pas pour marxiste, éprouvait
le besoin de reconnaître sa dette à légard de Marx. Quant au philosophe, sans
éprouver visiblement le moindre besoin de se justifier, il nous présentait comme une
évidence que les événements de Moscou allaient enfin "nous rendre possible la
lecture de Marx" - mais quest-ce qui lempêchait donc ? -, celle
entreprise par exemple par Althusser ! Bien sûr, il négligeait davertir les
spectateurs quAlthusser était un léniniste de stricte obédience qui
sétait séparé du P.C.F., lorsque celui-ci, par démagogie, manquant à la
rigueur, avait renoncé au terme "dictature du prolétariat". Jai donc
bien peur quau nom dun retour à Marx on en revienne à cette orthodoxie
léniniste à laquelle le régime de Moscou était parfaitement fidèle !
Attendons-nous au pire.
Bien sûr les intellectuels seront déstabilisés pendant un certain temps, mais, au prix
de multiples pirouettes et dinnombrables non-dits, ceux qui inclinaient au
marxisme-léninisme pourront ne rien changer à leurs opinions sans trop perdre la face !
LA MARXISATION DE
LENSEIGNEMENT
Ce long détour par une
analyse de la situation dans le monde culturel était indispensable pour apporter un
fondement plus solide à largumentation qui va suivre : je pense que notre système
denseignement, dans son ensemble et à tous les niveaux, est profondément marxisé,
quil prédispose nettement ceux quil forme à bien accueillir les thèses
marxistes, mais que les vicissitudes du régime soviétique et son échec patent auront,
du moins à court terme, une influence presque négligeable sur cette situation.
Démarxiser
lenseignement, au sein du personnel politique, le précepte est adopté par un
certain nombre dexcellents esprits. De M. Bruno Mégret qui avait déjà publié de
très précieuses enquêtes sur le contenu des manuels scolaires lorsquil présidait
les C.A.R. (Comités dAction Républicaine) et qui aujourdhui, parlant au nom
du Front National, note que des manuels dhistoire, de français, de géographie,
dinstruction civique "distillent les idées condamnées par les peuples de
lEst" et quune révision de tout ce matériel est le minimum
indispensable, jusquà M. Philippe de Villiers qui sengage avec le courage et
la sincérité que nous lui connaissons, en passant par le Professeur Mattei (député
P.R. de Marseille) qui très radicalement se demande si on continuera à présenter
lidéologie marxiste comme un système respectable, pour conclure quon ne peut
plus maintenant justifier le mensonge. Tous ces textes sont bienvenus et leur convergence
est très significative. Dailleurs, pour notre part, cela fait longtemps que nous
attirons lattention sur les manuels et longtemps on avait limpression de
prêcher dans le désert. Peut-on espérer que cette époque est définitivement révolue
?
Que le contenu de
lenseignement développe une prédisposition en faveur des thèses marxistes
nest guère contestable, même si on peut hésiter pour estimer lampleur du
phénomène. Bien entendu, celui-ci se manifeste de façon variable selon les disciplines.
Mathématiques et sciences expérimentales ne sont pratiquement pas affectées, alors que
le sont essentiellement lhistoire, les sciences sociales (parmi lesquelles nous
rangeons léconomie), la géographie humaine, la philosophie et même toutes les
disciplines à composante littéraire. Fréquemment ce qui est enseigné est
grossièrement idéologique.
Je pense donc quil
est indispensable dentreprendre une longue campagne dopinion au sujet des
manuels scolaires. Il est anormal que trop souvent "le socialisme sous toutes ses
formes soit enseigné comme le modèle et le terme de lhistoire du genre
humain", selon lexcellente formule de Philippe de Villiers qui résume
parfaitement la vulgate scolaire de la philosophie marxiste de lhistoire (un acquis
pour M. Jospin ?). Mais il faut ne se faire aucune illusion : à côté des cas flagrants
- les manuels qui donnent une vision idyllique des pays de lEst, de même que
certains encensèrent Staline - il y a des cas de propagande plus sournoise mais tout
aussi nocive. De plus, ce serait une erreur que de se restreindre à quelques disciplines
au premier rang desquelles on trouve lhistoire, il faudra débusquer
lidéologie partout où elle se trouve. Il y a quelque temps, les enseignements
despagnol offraient facilement lhospitalité à un éloge de Castro,
quon trouvait dans certains manuels. De façon générale, les enseignements de
langues sous prétexte dinitiation à la civilisation et à la vie contemporaines
offrent des possibilités inépuisables. Bref, on aurait tort de se focaliser sur quelques
exemples criants ; le travail sera long et difficile.
Supposons ce travail
accompli. Il faudra substituer aux manuels litigieux dautres livres plus
acceptables. Or, on en fait constamment la cruelle expérience, il arrive que rien de
satisfaisant ne soit proposé sur le marché. Le caractère verrouillé du système des
éditions scolaires explique largement cette situation. Supposons quon ait trouvé,
ou fait rédiger et éditer un manuel acceptable, nous ne sommes pas au bout de nos
peines. Encore faudrait-il quil soit adopté dans les classes, ce qui dépend très
largement des enseignants eux-mêmes. Craignons leurs réactions hostiles sils ont
le sentiment quon entend leur forcer la main ou les soumettre à un contrôle. Bien
entendu, si une action est entreprise, soyons assurés quelle se déroulera sous
laccusation quelle constitue une "chasse aux sorcières", reproche
cocasse lorsquil vient des partisans de la pire terreur, mais qui a comme le pouvoir
magique de faire sévanouir en fumée les résolutions les plus fermes de la droite.
Quon
mentende bien : je tiens le problème des manuels pour essentiel, je me réjouis de
le voir enfin posé de façon rigoureuse. Mais je mets en garde contre lillusion
quil pourrait être facilement résolu, et que les socialistes sont prêts, de
quelque façon, à contribuer à sa solution. Il faudra une action longue, cohérente,
persévérante, à laquelle devront participer les politiques, les parents délèves
et les segments du corps enseignant qui ne sont pas atteints par le virus marxiste, pour
redresser véritablement une situation profondément dégradée. Cest tout ce que je
veux affirmer au sujet des manuels.
Je crois également que
ce nest pas le seul vecteur de la marxisation de lenseignement. Peut-être
même nest-ce pas le plus important, même si cest le plus voyant pour les
observateurs extérieurs à lécole. Jen noterai trois autres auxquels il est
plus ou moins facile dôter leur venin.
Le premier est
constitué par lorientation idéologique et la formation culturelle de la majorité
des enseignants. Tout le monde sait quils sont en moyenne plus à gauche que
lensemble des Français. Mais leurs préférences électorales ne mesurent
quimparfaitement cet écart, qui est encore plus important quon pourrait le
croire, car ce sont ceux qui accordent le moins dimportance à la vie politique qui
sont le plus à droite ! Il ny a pas lieu de sétonner de cette
situation, résultat du privilège accordé par la droite à léconomique sur le
culturel (même du temps où régnait lagrégé Pompidou).
En moyenne, les
enseignants ont été formés il y a vingt ans lorsque régnait de façon éclatante un
marxisme dautant plus envahissant quil était très relâché depuis 1968.
Telle était la dominante de la culture qui les nourrissait. Considérez les titres les
plus vendus dans la presse hebdomadaire ou quotidienne de niveau correct, la production du
petit écran, etc., vous ne trouverez que peu déléments qui viennent
contrebalancer cette influence. Entrez dans une librairie et confrontez au rayon des
essais le nombre douvrages qui relèvent plus ou moins de lobédience marxiste
à ceux qui lui sont opposés. Le résultat est sans équivoque.
Il ny a donc pas
lieu de sétonner : ces fruits amers de la légèreté des politiques, nous les
avons vus mûrir et nous sommes aujourdhui confrontés à des difficultés
inextricables. Lun des problèmes les plus graves auxquels sont confrontés les pays
de lEst récemment libérés est celui de la formation des enseignants de certaines
disciplines. Nombre dentre eux, notamment en philosophie, ne connaissent et ne
savent enseigner que le marxisme-léninisme. Comme il nest pas question de chasser
ceux qui ne se sont pas personnellement compromis avec le totalitarisme, et que pour
beaucoup il est trop tard pour les "recycler", il reste à attendre leur
retraite... Certes, en France, la situation est notablement différente. Personne
nétait soumis à la censure, astreint à lorthodoxie par les méthodes
quon connaissait ailleurs. Mais la paresse intellectuelle, la prodigieuse volonté
de ne pas se singulariser propre aux enseignants, lair du temps, le poids des
acquis, ont produit des effets plus atténués, mais assez analogues.
Prenons-en notre parti.
Indépendamment du fait que les enseignants seraient pleinement en droit dinvoquer
leur imprescriptible liberté dopinion, ils ne vont pas refaire leur culture vers 40
ans, et dautant moins que le métier est devenu si peu gratifiant quils sont
incités à linertie. Il faut simplement espérer que les nouvelles générations
seront mieux formées - ce qui suppose quon soriente dans une direction
radicalement opposée à celle quindique la mise en place des I.U.F.M - et que par
ailleurs les conditions dexercice du métier seront modifiées de telle sorte
quelles ne disposent plus aussi aisément à la diffusion de lidéologie. Cela
concerne dabord lorganisation générale de lenseignement, ensuite les
programmes traités.
Lorganisation
marquée par légalitarisme systématique, le laxisme croissant (plus de classes à
lécole primaire, mais des "parcours" indéfinis, plus de redoublement, et
bientôt plus dexamens avec la disparition du baccalauréat dont la mort est
programmée) font vivre les élèves dans un univers régi par des principes aux antipodes
de ceux qui gouvernent le monde de lentreprise. Etonnons-nous ensuite si
lunivers capitaliste leur apparaît radicalement étranger, et en conséquence
hostile ! Ajoutons à cela le rôle croissant donné aux associations délèves,
dans de nombreux cas habilement manipulées, et on reconnaîtra que tout est mis en
uvre pour que soit créé un climat favorable à la diffusion de lidéologie
marxiste. Tous ces facteurs ont une action globale et indirecte quil est difficile
de mieux préciser en quelques lignes. A eux seuls, ils mériteraient une étude, mais il
fallait au moins les signaler ici.
Mais lessentiel
concerne les programmes : depuis plus de 20 ans, le principe directeur est de privilégier
lactualité et de faire en sorte que lenseignement trouve son centre dans
létude du monde contemporain, à laquelle on a progressivement accordé une
quasi-exclusivité. Bien entendu, lhistoire est la première concernée, mais aussi
toutes les disciplines littéraires : on a vu pratiquement disparaître létude des
textes classiques en français et dépérir les langues anciennes.
Les propositions de
renouvellement de programme de la section des lettres de lEcole normale supérieure
- il ne sagit donc pas de nimporte quel concours, mais de celui qui donne
laccès à létablissement vraisemblablement le plus illustre - sont
significatives. Pour lépreuve danglais, en plus de deux textes très
classiques, on inscrit comme question "lAmérique de Reagan" et on propose
à titre indicatif une bibliographie aucunement engagée, mais qui contient des titres qui
relèvent plus de la "politologie" ou du journalisme que des traditions
universitaires. Cette hâte à suivre lévénement, combinée à de vieilles
habitudes, peut donner des résultats assez cocasses. Ainsi, la même note (envoi daté du
5 juin) prescrit en géographie comme seconde question létude des mutations
politiques et nouvelles solidarités régionales en "Europe de lEst" ;
mais dans une parenthèse lénumération des pays concernés commence par
"R.D.A.". On avait oublié que cet Etat nexistait plus. Lapsus
significatif. A trop vouloir saccrocher à léphémère, on risque
dêtre débordé par les événements. Encore ce programme concerne-t-il
exclusivement des étudiants hautement sélectionnés, mais des phénomènes analogues se
manifestent à tous les niveaux depuis lécole primaire.
A vouloir ne pas
séparer lenseignement de la vie, on transforme tous les professeurs en simples
journalistes. Ce qui peut être sérieusement traité dans certaines enceintes pour un
public qualifié, risque de sombrer dans le bavardage lorsquon le met à la portée
de nimporte qui.
Il est ridicule de
vouloir transformer en un mini sciences-po (qui nest dailleurs peut-être pas
en soi un modèle) la moindre classe de collège. Cest la meilleure façon de
procéder pour que plus personne ne sache lire ou écrire. Cest aussi la porte
ouverte aux discours idéologiques et à la politisation. Je ne dis pas quil soit
impossible détudier les années Reagan de façon objective, mais cest
sans aucun doute plus difficile que lorsquon entreprend de parler des derniers
Stuarts. Il y a des objets trop proches de nous pour ne pas soulever aisément les
passions.
Que lorientation
des programmes risque de mettre en péril lobjectivité, quelle favorise la
politisation, personne en définitive ne le nie. Après les événements de Moscou des
représentants de parents délèves ont fait part de leur inquiétude au ministre.
M. Jospin a reconnu que peut-être il y aura lieu de réviser certains manuels, mais comme
mesure durgence, faute de mieux, il conseillerait aux jurys dexamen de ne pas
interroger sur ces événements très récents pour éviter de laisser une trop grande
part à la subjectivité, aux préférences personnelles. Aveu significatif, mais si la
mesure est sage, elle napporte quun palliatif dérisoire à un mal bien plus
grave. Toute action contre la politisation de lenseignement passe donc par une
révision des programmes dans leur lettre et dans leur esprit.
Nattendons des
événements de Moscou aucun miracle chez nous. Le système de mensonges qui y a régné
74 ans est si profondément enraciné de multiples façons dans lesprit de beaucoup
de nos compatriotes quil continuera pendant très longtemps encore à exercer son
influence nocive.
Maurice BOUDOT.
LIBERTE DENSEIGNEMENT EN EUROPE :
DERNIERES
TENDANCES
Lorsquon regarde
la liberté denseignement en Europe on ne peut pas renoncer à la qualifier de
"parent pauvre" des droits de lhomme. En effet, dans beaucoup
dEtats, elle nest pas considérée comme un droit du même rang que les
autres.
Pourtant cette liberté
est protégée par 13 instruments internationaux, depuis la Déclaration universelle
des droits de lhomme, le Pacte international relatif aux droits civils et
politiques, le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels,
la Déclaration des droits de lenfant, la Déclaration sur lélimination de
toutes les formes dintolérance et de discrimination fondées sur la religion et la
conviction et la Convention relative aux droits de lenfant des Nations Unies, la
Convention et la Recommandation concernant la lutte contre la discrimination dans le
domaine de lenseignement de lUNESCO, La Recommandation relative à la
situation du personnel enseignant conjointe UNESCO/OIT, la Convention Européenne
de sauvegarde des droits de lhomme et des libertés fondamentales du Conseil de
lEurope, la Convention américaine des droits de lhomme de
lOrganisation des Etats Américains, la Résolution sur la liberté
denseignement dans la Communauté Européenne du Parlement Européen,
jusquau Document de clôture de la réunion de Vienne de la Conférence sur
la sécurité et la coopération en Europe (CSCE).
Daprès ces textes
la liberté denseignement comprend quatre droits :
Il faut bien noter que
selon les textes internationaux le droit de choix des parents ne doit pas être limité au
domaine éthique ou religieux ou aux convictions. La liberté denseignement concerne
également le type déducation, notion plus large qui peut faire référence aux
contenus pédagogiques ou au caractère propre de lécole.
Ces droits demeureraient
purement théoriques si les Etats ne les rendaient possibles sur le plan financier.
Cest pourquoi le droit au choix suppose quil peut sexercer sans
contrainte économique, ce qui implique que lEtat doit subvenir aux besoins
financiers de ces établissements autres que ceux des pouvoirs publics.
La Résolution sur la
liberté denseignement du Parlement européen permet de bien cerner cette
question essentielle pour la liberté dont il est question ici. Le droit à la liberté
de lenseignement - dit la Résolution - implique lobligation pour les
Etats membres de rendre possible également sur le plan financier lexercice pratique
de ce droit et daccorder aux écoles les subventions publiques nécessaires à
lexercice de leur mission et à laccomplissement de leurs obligations dans des
conditions égales à celles dont bénéficient les établissements publics (par. 9).
Dans le contexte
européen les situations sont très variées, mais le bilan nest pas globalement
favorable. Sil est vrai que les législations permettent lexercice de cette
liberté, dans la plupart des pays le respect est presque partout purement formel. La
question essentielle demeure laide financière octroyée à lécole non
étatique, car la plupart des pays font une interprétation purement négative de ce droit
: interdit dinterdire.
Il nest pas dans
notre intention de faire ici une analyse exhaustive des différentes situations, nous
voulons aborder plutôt certaines tendances nouvelles que lon peut observer
aisément.
Ces tendances pourraient
être présentées de la façon suivante :
LOIDEL prépare
actuellement un rapport permettant dévaluer la situation des pays européens au
travers dindicateurs précis déterminant les degrés de liberté. Ces degrés
séchelonnent de lautorisation légale de fonder des établissements privés
(le plus bas), à lappui des pouvoirs publics à la création de nouveaux centres
(aide financière apportée aussi bien pour les frais de fonctionnement que pour les
dépenses dinvestissements).
Sous la dénomination pays
avec législation restrictive nous comprenons ceux qui autorisent lexistence
décoles non étatiques mais qui ne leur octroient aucun subside. Nous laissons ici
de côté les formes que peut revêtir la subvention octroyée par lEtat :
dégrèvement fiscal, bon scolaire, financement direct à lécole, etc. En Italie le
principe même de la subvention est plus ou moins interdit par la Constitution. En Grèce,
lEtat ne verse aucune subvention aux écoles non étatiques et la création de
centres privés denseignement universitaire est également interdite par la loi.
Dans ces pays on ne remarque actuellement aucune volonté de changement dans la majorité
de la classe politique. Ce nest pas le cas des mouvements sociaux très actifs par
exemple en Italie.
Une deuxième tendance
marquée est la crise que traversent les systèmes libéraux, où il existe une réelle
liberté de création et gestion de centres privés. Ces centres sont financés par
lEtat au même titre que les centres publics. Cest le cas des Pays-Bas et de
la Belgique. Les écoles reçoivent une subvention de lEtat en fonction du nombre
délèves, indépendamment de lorientation du centre.
Dans ces pays, surtout
en Belgique, il existe cependant un profond malaise parmi les enseignants. En effet
lécole privée est monopolisée par des réseaux qui, en se substituant à
lEtat, ont hérité de ses défauts : bureaucratisation, uniformisation et
démesure. On remarque également une perte didentité des écoles : à
lorigine surtout catholiques, protestantes ou laïques (libre pensée). Souvent cet
abandon est lié à la crise idéologique des groupes promoteurs et, paradoxalement, au
désintérêt des parents pour les projets éducatifs des centres.
Troisième tendance
particulièrement dangereuse : la régression dans des pays dont les lois éducatives
établissent clairement la liberté de choix des parents. Par des mesures dordre
administratif et budgétaire lEtat vise à la réduction progressive de
lenseignement dit privé. Au début des années 80 en France et en Espagne les
gouvernements ont lancé une virulente campagne contre la liberté denseignement qui
sest soldée plus ou moins par un échec. Les mêmes gouvernements ont adopté alors
une tactique sournoise consistant à multiplier les obstacles pour rendre difficile, voire
impossible, lexistence des écoles privées. En Espagne, lEtat exige que
lenseignement primaire et secondaire soit entièrement gratuit alors que la
subvention de lEtat ne couvre même pas la totalité des frais de fonctionnement. En
France le gouvernement interdit aux régions et aux municipalités de participer de façon
substantielle aux frais dinvestissement des écoles privées.
Nous jugeons cette
tendance spécialement dangereuse car, outre le précédent quelle peut établir,
elle est encouragée par des groupes politiques démocratiques qui narrivent pas à
comprendre le sens de la liberté denseignement.
La quatrième tendance
est positive : elle concerne des législations qui accordent une importance accrue à
la liberté denseignement. La toute récente loi portugaise déducation,
par exemple, en plus daccorder une grande importance à lautonomie des centres
publics - chaque établissement peut créer sa propre identité -, appuie décidément
lenseignement coopératif et privé. Dans le Royaume-Uni une expérience
intéressante est en cours depuis 1988. Par le système opting out les parents
peuvent prendre en charge lécole publique de leurs enfants qui devient de facto
propriété des parents. Ceux-ci ladministrent, recevant une subvention directe du
ministère de lEducation.
Les pays dEurope
centrale et orientale, après la douloureuse expérience de 40 années de monopole et
dendoctrinement, sont tous en train de mettre sur pied des réseaux pluralistes. En
Pologne, par exemple, les écoles privées sont déjà entièrement subventionnées par
lEtat. La Fédération de Russie vient de mettre sur pied une sorte de bon scolaire
dans certaines grandes villes. En général, les nouveaux gouvernements de ces pays sont
très sensibles aux questions de liberté denseignement.
Dans la cinquième
tendance, nous pouvons regrouper les intellectuels américains. Aux USA le débat est, en
effet, très vivant et actuel. Il suffit de citer C. L. Gleen, J. S. Coleman, J. Coons, M.
Friedman, C. Jencks, C. J. Finn ou la revue Phi Delta Kappa. Traversant tous les
courants de pensée politique, de lanarchisme au libéralisme en passant par la
social-démocratie, un vaste mouvement de juristes et sociologues est à la source, depuis
quelques années, des plus intéressantes réflexions sur la liberté denseignement.
(Un bon résumé de cette pensée américaine se trouve dans la publication dOIDEL :
C. L. Gleen, Free Schools for à Free Society, Lectures 1, Genève, à paraître).
Le bilan global
nest guère réjouissant. Deux facteurs nous semblent déterminants : le manque de
volonté politique de la plupart des partis et les carences des parents ; beaucoup
dentre eux naccordent quune importance restreinte au choix de
lécole.
Ce dernier facteur nous
semble le plus important, car la classe politique nagira vraisemblablement que sous
la pression des citoyens. Un demi-siècle de monopole crée des habitudes difficiles à
déraciner. Cest ce qui explique lapathie des parents et en partie les excuse.
La liberté demande aussi un apprentissage, lexpérience dans dautres domaines
le prouve. Il est nécessaire de bâtir une culture de la liberté pédagogique :
cest une tâche prioritaire pour les mouvements sociaux et les intellectuels.
Alfred FERNANDEZ,
directeur général de lOIDEL.
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