Lettre N° 17 - 3ème
trimestre 1987
OU EN EST
LENSEIGNEMENT ?
DIRE LA VÉRITÉ
AH ! LE BACCALAURÉAT "JAPONAIS"
Comme toute activité humaine, lacte
denseigner est finalisé : il vise latteinte de certains buts. On dit
de bonne qualité, celui qui atteint effectivement les buts quil vise, du moins dans
le plus grand nombre de cas et qui les atteint sinon au moindre coût, du moins à un
coût qui nest pas prohibitif. Par coût, jentends aussi bien la charge
financière qui pèse sur le corps social et les familles, que le temps et la quantité
deffort non accompagné de satisfaction interne que doit sacrifier lélève
qui reçoit lenseignement. Paramètres incommensurables peut-être mais qui ont
pourtant néanmoins lun et lautre un sens.
Cette définition préalable est nécessaire pour tout
débat sérieux sur la qualité de lenseignement.
LA PLACE DE LA CULTURE GÉNÉRALE
Bien entendu, la discussion est largement ouverte
lorsquil sagit de déterminer les buts de lenseignement : favoriser
linsertion sociale en suscitant chez le futur adulte la reconnaissance de certaines
valeurs communes et ladoption de certains types de comportements indispensables à
la coexistence civile, préparer linsertion professionnelle, transmettre certaines
connaissances et aptitudes tenues pour essentielles ? Souvent, le débat est réduit à la
seule question de savoir quelle part il convient de réserver à lacquisition
dune culture générale, qui comprend naturellement un versant scientifique, à
léventuel détriment de la formation professionnelle. Formulée en termes
généraux sans quon précise notamment de quel type denseignement on parle,
cette question ne peut recevoir aucune réponse argumentée de façon satisfaisante. Elle
ouvre souvent la voie à des débats assez vains, parce que dépourvus de signification
précise.
Tous les buts mentionnés sont généralement tenus
pour dignes dêtre recherchés. Le problème nest donc pas de choisir entre
eux, mais de les hiérarchiser, de fixer la part qui revient à chacun dans telle
condition particulière. Dès lors que lun dentre eux apparaît comme la
condition de latteinte des autres, il y a lieu de le privilégier. Je dis que
cest le cas de lacquisition de ce quon appelle communément culture
générale. Remarque extrêmement banale, mais qui nous permet de tirer une conclusion
qui, pour banale quelle soit, nen est pas moins importante.
A un niveau très élémentaire - la connaissance de la
langue française, ta maîtrise de la lecture et de lécriture courante - le fait
noté est indubitable. Imagine-t-on une insertion sociale, une reconnaissance de valeurs
communes pour celui qui ignore la langue commune, qui ne sait ni lire, ni écrire ? Son
insertion professionnelle dans des conditions satisfaisantes (pour lui et pour la
société) est-elle encore concevable ? On aura beau nous raconter des histoires
denfants (ou dimmigrés en stage de reconversion) qui sans savoir lire
pianotent avec aisance sur le clavier dun ordinateur, à juste titre notre
conviction reste inébranlée. Pour autant que je sache, les touches du fameux clavier se
distinguent bien par les caractères alphabétiques ou numériques inscrits sur elles et
supposent donc la lecture, à moins quon sen remette aux mécanismes purement
automatiques, à leur seule reconnaissance par leur place, ce qui revient à priver
lutilisateur de toute compréhension, non seulement du fonctionnement de la machine,
mais du sens de sa propre activité, et ouvre la voie à une forme redoutable de
déshumanisation. Craignons que le maniement des ordinateurs ne devienne demain plus
frustrant que ne létait hier le travail à la chaîne !
Volontairement, je me suis restreint à un cas très
rudimentaire, moins instructif que dautres, mais aussi plus décisif. Bien entendu,
le problème doit être posé sous dautres aspects, sous des formes diverses.
Cest lui quon retrouve aussi bien lorsquon demande quelle connaissance
de lhistoire de notre pays est requise pour la participation à la vie nationale ou
lorsquon cherche quelles connaissances générales de mathématiques et de sciences
de la nature sont exigibles pour la formation dun ingénieur professionnellement
efficient. Or, quelle que soit la forme sous laquelle on pose le problème, on aboutit à
une conclusion inévitable : on ne peut atteindre aucun des buts quil est
raisonnable dassigner à un enseignement quelconque sans la possession de certains
savoirs et la maîtrise de certaines pratiques intellectuelles. Bref il nest pas
denseignement qui nincorpore pas lacquisition dune certaine
culture. Les seuls problèmes réels sur lesquels portent les discussions sérieuses, et
au sujet desquels les divergences sont très largement concevables, concernent la part
quil convient de réserver à la culture et sur le contenu à lui donner dans tel
cas particulier.
Un enseignement qui ne parvient pas à transmettre une
culture, qui la transmet mal, ou à un coût excessif, ne peut être quun
enseignement de mauvaise qualité.
Je ne dis aucunement que la transmission de la culture,
en laissant au terme le sens vague dans lequel nous lavons pris, soit la fin
exclusive de toute activité scolaire, ni même que ce soit sa fin la plus importante ou
la plus digne, je dis simplement que cest la condition à remplir pour atteindre
nimporte quel autre but. Lexistence de "filières" culturelles très
sérieuses mais qui nouvrent aucun débouché professionnel, la formation
dingénieurs titrés, et dont les titres recouvrent des connaissances solides, mais
qui sont mal adaptées à lexercice de leur profession, constituent également des
problèmes réels, souvent redoutables. Il nest aucunement question de les
minoriser. On ne peut parler de qualité pour un enseignement qui néglige totalement la
préparation à lexercice dune profession ou dune fonction sociale. Cela
va de soi.
Néanmoins il me semble très légitime de mettre au
centre des débats sur la qualité de lenseignement la recherche sur son succès ou
son échec dans sa mission de transmission de la culture. Le grand public a raison de
fonder largement son opinion en la matière sur ce critère. Il nest aucunement
abusé par les enseignants qui seraient mus par une déformation professionnelle. Tout
simplement les uns et les autres ont reconnu implicitement le rôle fondamental que joue
lacquisition de certaines connaissances et de certaines pratiques intellectuelles
(lire, écrire, compter, analyser, etc.) dans la formation des jeunes.
LA BAISSE DU NIVEAU : ILLUSION OU RÉALITÉ
On sait quel est le sentiment très largement
majoritaire, aussi bien dans le grand public que parmi les enseignants, sentiment
quils expriment bien souvent même sils courent le risque de se retrouver en
position daccusés : lenseignement est de qualité médiocre, pour ne pas dire
déplorable ; pis encore, la qualité ne ferait que baisser.
Il faut noter que ce sentiment est très général au
sens où il ne concerne pas seulement les Français, mais pratiquement tous les habitants
des pays développés du monde occidental. Arrêtons-nous quelques instants sur un cas,
celui des États-Unis. Il est particulièrement instructif : le système éducatif
américain diffère profondément du système français quant à son mode
dorganisation et ce cas prouve donc que le phénomène a des causes profondes qui ne
relèvent pas toutes de lorganisation de linstitution scolaire. Pourtant, les
résultats semblent analogues.
Cest ce que nous apprend Allan BLOOM dans un
important ouvrage : Lâme désarmée (Julliard) dont la très récente
publication en langue française a justement retenu lattention. Résumons très
cavalièrement quelques idées quil nous présente : on savait que, si les
universités américaines sont parmi les meilleures du monde, en revanche
lenseignement secondaire était médiocre, très inférieur à ses homologues
européens. Au moins, un étudiant à son entrée à lUniversité connaissait-il
deux choses : la Bible et les faits essentiels de lhistoire américaine ainsi
que les principes fondamentaux qui régissent depuis deux siècles la vie politique des
États-Unis, et avant tout leur constitution.
Passons sur ce quest devenu la connaissance de
lÉcriture. Quant aux principes fondateurs de la constitution, on a négligé leur
connaissance, soit quon les tînt pour contestables, soit pour lutter contre
"lethnocentrisme". Le résultat : on ruine ce patriotisme si
caractéristique du peuple américain en même temps dailleurs quon interdit
aux étudiants tout critique sérieuse de ces principes quils ignorent.
Diagnostic parfaitement confirmé par des enquêtes
auxquelles faisait allusion un récent article du Figaro (publié le 2 septembre
sous le titre États-Unis : une jeunesse inculte). Par exemple 32 % des étudiants
de moins de 17 ans ne savent pas placer la découverte de lAmérique par Christophe
Colomb avant 1750, 39 % ignorent vers quelle date fut rédigée leur constitution
dont on fête pourtant le second centenaire. En littérature, les résultats sont du même
ordre. Dailleurs, lorsquon demande à un étudiant quels sont les livres qui
comptent pour lui, il est déconcerté par la question, incapable de répondre. Cest
non seulement quil est inculte, mais que lidée quun livre puisse
compter pour certains de ses lecteurs lui est étrangère. Seule lintéresse
lactualité - et lenquête évoquée signale que Martin Luther King est
parfaitement connu - dont les problèmes éthiques et politiques quelle
soulève lobsèdent, problèmes quil est dautant plus incapable de
traiter sérieusement quil ne dispose pas dune culture suffisante et de
connaissances générales solides. Tel serait le résultat de la place prépondérante,
sinon exclusive, que lenseignement, même dans ses programmes, accorde à ce qui est
contemporain. Ce nest dailleurs là que lune des causes de ce
phénomène de déculturation au sujet duquel BLOOM établit un diagnostic alarmant.
Il est regrettable quon ne dispose pas en France
dun nombre suffisant denquêtes analogues à celle que jai évoquée,
qui fournissent des chiffres dont la signification est peut-être limitée, mais
lobjectivité indéniable. Comment na-t-on jamais pensé à soumettre à des
élèves qui entrent en sixième une de ces dictées ou lun de ces problèmes
darithmétique qui servaient autrefois dépreuves au certificat détudes
? Que font donc les très nombreux chercheurs du très officiel Institut Pédagogique
National ? A vrai dire, je les soupçonne dêtre plus soucieux de justifier toutes
les innovations pédagogiques quils encouragent que de nous donner les éléments
pour apprécier la situation. Et cest ainsi quon peut minimiser un mal
quon dissimule.
Linsuffisante qualité, la prétendue baisse du
niveau seraient en grande partie illusoires, fruits dune rumeur sans fondement
sérieux, nous dit-on. Le "O tempora, O mores" nest-il pas vieux comme le
monde ? A lorigine de cette rumeur les enseignants, ces éternels grognons,
nostalgiques de leur propre jeunesse et de lenseignement quils ont connu,
incapables de priser ce quont de positif les changements, même si majoritairement
ils ont une idéologie progressiste et qui de tout temps se seraient plaints de la baisse
du niveau. Les élèves nen sauraient pas moins quautrefois, ils sauraient
autre chose ; on va jusquà nous dire quils ont une autre culture ; en tout
cas, leur "maturité" serait plus précoce quautrefois. Propos souvent
entendu, que je suis un peu attristé, mais nullement surpris, de voir repris pour
lessentiel par Madame ALLIOT-MARIE dans une récente interview.
Cest une tentation permanente pour un responsable
de la politique éducative que demprunter cette voie apaisante qui recourt à des
concepts flous (comme celui de maturité), à des critères indécis (il y a eu simplement
changement des contenus exigés par la modernisation) pour calmer les appréhensions et
minimiser le mal. Quon mentende bien. Je ne dis pas que dans tous les cas le
niveau ait baissé. Je suis assez disposé à penser que, pour le niveau en mathématiques
des bons élèves des classes scientifiques des lycées, on assiste même au phénomène
opposé (en raison des exigences, probablement excessives de la très puissante
corporation des mathématiciens). Je ne dis pas non plus quil soit a priori
insensé de remplacer le latin par la technologie. Jaccorde que limportance
attribuée autrefois à lacquisition de lorthographe était peut-être
déraisonnable. Mais je crois que le bilan global des changements dans les contenus est
très nettement négatif. Par exemple, à quoi a servi le temps consacré autrefois à
lacquisition de lorthographe ?
Incontestablement, on apprend moins de chose, plus
lentement quautrefois, les connaissances sont moins bien assimilées et nont
pas la cohérence quelles avaient dans le passé ; lenseignement nen est
pas pour cela mieux adapté quautrefois. Ce sentiment général correspond bien à
une réalité.
Il y a des faits irrécusables, comme le progrès de ce
quon appelle lillettrisme. Comment une journaliste de télévision peut-elle
dire que lentrée en sixième est une épreuve pour beaucoup délèves car ils
doivent dans cette classe acquérir la pratique de la lecture et de lécriture
courantes, comme si cétait normal, comme si les cinq années décole primaire
qui précèdent ne devaient pas suffire pour ces acquisitions ? Cest, hélas, un
fait bien connu que la lecture et lécriture acquises autrefois en deux ou trois ans
par lénorme majorité des élèves, ne le sont pas dans une proportion importante
de cas (de lordre de 1 sur 5 ou 1 sur 6) au bout de cinq ans. Lopinion est à
bon droit impressionnée par ce fait, non seulement en raison de lexceptionnelle
gravité du phénomène, mais aussi parce que les données sont irrécusables (ne
serait-ce que parce que lécole élémentaire, qui na jamais connu de
sélection, sest toujours adressée à tous les enfants). Comment lécole ne
réussit-elle pas à atteindre en cinq ans les objectifs quelle atteignait en deux
autrefois ?
QUEST-CE QUE LÉCHEC SCOLAIRE ?
Je suis persuadé que des enquêtes précises
mettraient en évidence une multitude de phénomènes de même nature. Linsuffisante
qualité de lenseignement, sa progressive détérioration, correspondent bien à une
réalité, nen déplaise aux optimistes professionnels. Il est un fait que personne
ne dissimule : cest lampleur du fameux échec scolaire contre lequel tous les
responsables politiques entreprennent de lutter. Mais ici il faut sentendre car on
est en présence dun concept piégé.
Par échec scolaire, on entend dabord et souvent
exclusivement léchec à lécole qui se manifeste dans le redoublement,
léchec à lexamen, à plus forte raison dans labsence totale de
diplôme lorsquon sort de lécole. Que trop délèves échouent en ce
sens, cest sans doute le symptôme dun désordre profond, le signe que
lenseignement quon leur a dispensé ne convenait pas à une proportion
importante de ceux qui le recevaient. Quand un examen nouvellement institué, le brevet
des collèges situé à lissue de la troisième, donne en 1986 une proportion
denviron 50 % déchec, alors que, notons-le, les correcteurs nont pas de
raison de manifester une excessive sévérité ne serait-ce que par souci de leur
tranquillité (puisque ce ne sont pas les candidats reçus à la légère qui viennent se
plaindre), que beaucoup professent une idéologie anti-élitiste qui encourage à
lindulgence et quenfin lautorité administrative par crainte des vagues
agit toujours dans le sens du laxisme, on est bien en présence dun coup de
projecteur, brutal en raison de la nouveauté de lexamen, qui révèle
lampleur du mal. On pourrait multiplier les exemples, mais je crois inutile de le
faire.
Mais le risque cest naturellement quen
privilégiant un seul aspect du problème, pour réduire léchec à lécole on
aggrave un autre mal, léchec de lécole qui consiste en ce que les formations
et diplômes distribués se vident progressivement de tout contenu et que leur possession
assure de moins en moins bien la qualification professionnelle ou la possession dune
culture. Il est trop facile de masquer léchec à lécole (par la suppression
des redoublements, des examens, par labaissement de leur niveau) sans se soucier de
porter remède à léchec de lécole. Ce fut trop souvent la voie empruntée
depuis des années, dans la complicité de tous, chacun (politiques, enseignants, parents,
élèves) croyant y trouver son compte.
UN MODÈLE TROMPEUR
Cest en cela que le slogan "80 % de
bacheliers" est dangereux parce que démagogique et trompeur. Je note avec
satisfaction combien sont raisonnables et prudents les propos de Monsieur VALADE, Ministre
de lEnseignement Supérieur, qui, à la question de savoir sil est
"transporté dallégresse" quand il entend dire que "80 % de nos
jeunes doivent obtenir le baccalauréat et passer à lenseignement supérieur"
répond : "Cela me plonge dans un abîme dinquiétude ! Avoir un objectif
ambitieux pour élever le niveau culturel et de connaissances de la jeunesse de notre pays
est un devoir, un réflexe naturel. En revanche, évoquer des chiffres aussi précis par
rapport à un diplôme ne me paraît pas très sérieux... De quel baccalauréat
sagira-t-il... ?" (Le Quotidien de Paris, 29.08.87, p. 7).
En tout cas, lorsquon invoque des modèles
étrangers pour établir que ce qui est possible à dautres pays doit lêtre
chez nous, parlant plus spécialement du Japon, on ne prouve rien si on néglige de dire
que le baccalauréat japonais na rien de commun avec le nôtre, ni dans ses
conditions dobtention, ni dans son contenu, ni dans les portes quil ouvre !
Sur ces problèmes, larticle de Madame SEGUIN apporte des renseignements
incontestables, dune importance décisive pour dégonfler des arguments spécieux.
Je crois quil fallait que nos lecteurs en aient connaissance.
LA CRISE DU RECRUTEMENT
Une condition indispensable à un enseignement de
qualité réside dans la qualification du corps professoral. Je ne dis pas que ce soit la
seule condition à remplir, mais cest lune dentre elles sans aucun
doute, sinon la plus importante. Or la qualification dun enseignant exige une bonne
connaissance de ce quon doit enseigner. Certes, lart denseigner est
autre chose que la possession dun savoir ; mais nul ne peut enseigner ce quil
ignore. La boutade de DEWEY selon laquelle, pour enseigner le latin à John, il est
inutile de savoir le latin mais indispensable de connaître John, nest quune
boutade pernicieuse. Elle a justifié la "pédagomanie" qui conduit à
sacrifier, dans la formation des enseignants, lacquisition des connaissances
théoriques aux prétendues "sciences de léducation". Les États-Unis
qui
ont suivi cette voie souvent avant nous et qui sont allés plus loin que nous en payent
aujourdhui les conséquences. Certains États en sont réduits à imposer aux
enseignants des examens périodiques pour vérifier quils ont une connaissance
suffisante de ce quils enseignent !
Monsieur Guy BAYET, Président de la Société des
Agrégés, a toujours défendu avec ténacité le principe du recrutement des enseignants
par des concours nationaux, qui sont les seuls à offrir la garantie quils ont les
connaissances suffisantes. Seul système intrinsèquement juste, faut-il ajouter. Il
sest toujours opposé au recrutement dauxiliaires dont la qualification
théorique est douteuse, hâtivement formés sur le tas, et titularisés dans des
conditions litigieuses, comme au recrutement des fameux P.E.G.C. dont les connaissances
lui paraissaient insuffisantes. Il a approuvé la décision de Monsieur MONORY de mettre
un terme au recrutement de ce corps.
Dans une conférence de presse tenue au printemps, il
vient de lancer un cri dalarme. Le nombre et le niveau des candidats sont tels que,
dans bien des cas, si les jurys veulent pourvoir tous les postes offerts, ils doivent
recevoir des candidats dépourvus de qualification. Le phénomène est assez semblable
quil sagisse du recrutement des instituteurs ou celui des professeurs du
second degré. Soyons assurés que ce nest pas de gaieté de cur que Monsieur
BAYET a rendu publique son inquiétude puisquil savait bien quil pouvait
fournir des arguments à ceux qui attaquent le recrutement par voie de concours dont il
défend précisément le principe. Cest tout simplement parce quil avait le
sentiment que nous en sommes à la dernière extrémité. Sur cette situation très grave
- pourquoi si peu de candidats de valeur ? - il nous fournit des éléments de diagnostic,
en même temps quil propose quelques remèdes.
Je veux bien croire que les autorités gouvernementales
soient très préoccupées de cet état de choses. Lannonce de la publication
dun plan pluriannuel de recrutement est en soi une bonne chose. Mais il ne faut pas
sillusionner : le mal est si profond que la guérison sera très lente. Il faut au
minimum cinq ans denseignement supérieur pour former un agrégé et les nouveaux
recrutés ne constituent quune faible partie du corps professoral. Songeons
simplement à cela et craignons quavant que les mesures annoncées aient produit
leur effet la démagogie triomphe à nouveau.
Pour linstant, je crois très utile à nos
lecteurs davoir connaissance du texte de Monsieur BAYET.
Jai conscience davoir simplement effleuré
de façon superficielle un problème considérable. Mais notre intention est douvrir
un long débat à son sujet. Il me fallait simplement introduire ce débat et nous le
commençons donc par ces deux textes que nous portons à votre connaissance.
Maurice BOUDOT
Nous remercions très vivement Monsieur Guy BAYET,
Président de la Société des Agrégés, de nous avoir communiqué le texte de la
conférence de presse quil a tenue à Rennes le 14 mars 1987.
Ce texte a été publié dans le Bulletin de la
Société des Agrégés davril-mai 1987 (p. 203).
"La crise la plus grave que connaît
lenseignement en France est celle du recrutement des instituteurs et des
professeurs. En 1986, notre pays connaît la situation la plus dramatique de son histoire
récente, comparable à celle des années 1960. Et tout laisse craindre une aggravation de
cette crise.
1. Le recrutement des instituteurs
Pour la première fois en septembre 1986 tous les
instituteurs devaient être recrutés par concours départemental parmi les titulaires
dun diplôme de premier cycle (BAC + 2) : DEUG (Diplôme dEtudes
universitaires générales délivré par les universités) ; D.U.T. (diplôme
universitaire de technologie délivré par les I.U.T.) ; B.T.S. (Brevet de technicien
supérieur délivré aux lycéens ayant subi avec succès lexamen à lissue de
deux années en section de techniciens supérieurs) ou tout diplôme jugé équivalent. En
fait, la très grande majorité des candidats sont des étudiants littéraires qui le plus
souvent ont échoué à des concours de recrutement de professeurs certifiés de lycée.
Déjà spécialisés dans une discipline (langue vivante, histoire/géographie...) ils
sont rarement bien préparés - malgré lexistence de cours organisés à leur
intention dans certaines universités ou dans des écoles normales - à avoir les
connaissances de base indispensables à tout futur instituteur en français et en calcul
notamment.
Les résultats des concours 1986 ont été les suivants
:
Pour 5.200 places offertes, moins de 4.500 ont été
pourvues.
Hommes : inscrits : 3.816 ; présents : 2.066 ;
admissibles : 1.370 ; admis : 966 ; liste complémentaire : 94.
Femmes : inscrites : 13.528 ; présentes : 7.579 ;
admissibles : 4.768 ; admises : 2.801 ; liste complémentaire : 915.
Le concours est beaucoup plus difficile pour les femmes
que pour les hommes en raison de lexistence de concours séparés (hommes et
femmes). Dans de nombreux départements, le taux dabsentéisme est très élevé, de
lordre de 45 %.
Le ministère a été obligé dorganiser de
nouveaux concours dont il est clair que le niveau sera très faible et de procéder aussi,
après sélection, à la titularisation dinstituteurs suppléants qui navaient
pas auparavant réussi à un concours.
Mais M. René Monory a pris une mesure que la Société
des agrégés préconisait depuis des années. Par un décret paru au Journal Officiel des
2 et 3 février 1987, à partir de 1987 les concours de recrutement dinstituteurs
seront mixtes mais ils continueront dêtre organisés dans un cadre départemental.
Les disparités de niveau de recrutement entre hommes et femmes disparaîtront, ce qui est
une bonne chose ; en revanche, les disparités de département à département
subsisteront. Ne pourrait-on pas au minimum envisager un recrutement dans le cadre
académique ?
Il est à souhaiter que la formation assurée pendant
deux ans après le succès au concours soit davantage consacrée à lacquisition des
connaissances et des méthodes de transmission du savoir dans les disciplines qui
constituent lessentiel de lenseignement élémentaire (français et calcul) et
que des perspectives de carrière soient offertes aux instituteurs dans le cadre de
lenseignement élémentaire. En ce sens, le nouveau statut des maîtres directeurs
est une bonne chose.
2. Le recrutement des professeurs du second degré
(collèges et lycées)
Contrairement à une idée reçue, la pénurie en
maîtres compétents ne se limite pas aux mathématiques. Elle concerne toutes les
disciplines techniques (en 1986, au CAPET, il y a eu 502 reçus pour 960 places offertes)
et, de plus en plus, les disciplines littéraires : en lettres classiques, 539 places sont
offertes aux CAPES en 1987 alors que seulement 381 licences de lettres classiques
(diplôme nécessaire pour sinscrire à ce concours) ont été délivrées par les
universités en 1984 (dernières statistiques connues).
Non seulement on ne recrute pas assez de professeurs
certifiés (en physique-chimie : 283 reçus au CAPES pour 590 places offertes), mais trop
souvent, le niveau des derniers reçus est dune extrême faiblesse, pour ne pas dire
dune nullité évidente. Et là encore, le phénomène nest pas limité aux
disciplines scientifiques : en histoire-géographie, au CAPES, en 1986, la moyenne des
derniers est de 6,5 sur 20 ; elle était de plus de 10 sur 20 en 1980. En mathématiques,
depuis deux ans, le ministère ne publie plus le rapport des jurys de CAPES afin de cacher
le niveau très bas du concours. Dans cette discipline le jury a pris pour habitude de
recevoir autant de candidats que de places offertes. En 1986, 840 admis. Je suis en mesure
de révéler que la moyenne des notes des derniers admis est de 3,5 sur 20 en 1986. Je
demande à M. René Monory de ne pas cacher la vérité aux parents délèves. Et je
signale que le ministère est obligé, dans de nombreuses disciplines, de recruter de
nombreux maîtres auxiliaires parfaitement incompétents. De très nombreux chefs
détablissement pourraient témoigner sur ce sujet. Il ne faut pas sétonner
de la dégradation accélérée du niveau des études au collège, au lycée et demain
dans les classes supérieures de lycée (classes préparatoires aux grandes écoles,
sections de techniciens supérieurs) car la qualité et le niveau de lenseignement
passent dabord par la compétence scientifique et pédagogique des professeurs. Et
même, pour lagrégation, jexprime des inquiétudes dans la mesure où
beaucoup de bons candidats potentiels ne la présentent pas toujours (ex : élèves de
lENS Ulm/Sèvres), et où beaucoup dagrégés auxquels on refuse
systématiquement des responsabilités en rapport avec leur compétence (notamment pour
les têtes de liste car lécart peut être très grand : ainsi à lagrégation
de mathématiques 1986, le premier a 19 de moyenne et le 180e et dernier 7,42)
vont faire carrière en dehors des lycées et de luniversité. Je reçois des
témoignages de plus en plus nombreux. Si le ministère veut recruter des professeurs
agrégés et certifiés compétents, il doit :
La crise est très grave et le ministère est dans
lincapacité de la maîtriser. Les horaires denseignement sont beaucoup trop
lourds dans les lycées (2e, 1re et terminale) et dans les classes
supérieures (classes préparatoires aux grandes écoles et sections de techniciens
supérieurs). La carte scolaire est anarchique. Des collèges et des lycées nont
pas la taille minimale nécessaire pour assurer un bon enseignement à des coûts non
prohibitifs. Des pressions politiques locales - surtout avec la décentralisation -
aboutissent à des doubles emplois ou à des créations non justifiées.
LÉDUCATION NATIONALE EST MENACÉE
DASPHYXIE
Je demande une "véritable mobilisation générale
pour lenseignement", mais cet ordre ne peut être suivi que si préalablement
le gouvernement, les ministères concernés, les collectivités territoriales prennent
conscience de la situation et décident en commun une rationalisation de la carte scolaire
et universitaire.
Il faut aussi une meilleure utilisation des
compétences.
Il est absurde de se priver des services de professeurs
retraités auxquels il est interdit de donner le moindre enseignement dans les
établissements publics ou privés sous contrat (alors quils le peuvent dans
lenseignement privé hors contrat).
Il est injuste que les chercheurs du C.N.R.S., après
une période de 4 à 6 ans consacrés à leur thèse, ne soient pas tenus à un léger
service dans les universités.
On pourrait multiplier les exemples.
Ma conclusion paraîtra peut-être pessimiste, mais je
la crois réaliste.
La France est mal partie avec des slogans démagogiques
de 80 % de bacheliers en lan 2000, dexamen-guillotine (pour le brevet 1986
avec 50 °/o de reçus), de passage automatique de lécole au collège, dun
accès libre de nimporte quel bachelier dans la discipline de son choix dans une
université. On sapprête à brader le brevet et le bac 1987, et la fuite en avant
vers des formations BAC + 2 nest que la conséquence de la dévalorisation du BAC.
On berce la jeunesse dillusions. Il faut lui dire la vérité. Refuser
leffort, la compétition et la sélection à lécole, cest
inévitablement la refuser dans la vie. Or lavenir du pays dépend de sa capacité
à sadapter à louverture sur le monde."
Guy BAYET
AH ! LE BACCALAURÉAT
"JAPONAIS"
Madame SEGUIN, Proviseur de lycée, est
Vice-Présidente dun syndicat de chefs détablissements (F.N.P.A.E.S.) qui
appartient à la Confédération Syndicale de lEducation Nationale.
Ce texte a été publié dans la revue bimestrielle de
cette confédération : Temps futur (mars-avril 1987, p. 15) Nous sommes très
reconnaissants de lautorisation qui nous est accordée de le reproduire dans nos
colonnes.
Dans un souci defficacité de notre enseignement
doublé dun élan de générosité un Ministre de lÉducation Nationale a
décidé que 80 % des jeunes Français devraient à long terme parvenir à une classe
terminale de second cycle. Cette idée a été conservée par son successeur : comment
pouvait-il faire autrement ? De cette simple idée dune scolarité prolongée bien
au-delà de seize ans suivant une tactique rampante destinée en partie à résorber le
chômage des jeunes et leur désuvrement, lopinion publique a conclu que 80 %
des Français seraient bacheliers.
Comment peut-on admettre raisonnablement quil
soit décidé arbitrairement dun pourcentage de réussite à un examen ? Cela
supposerait des textes officiels contraignant les enseignants à recevoir, sans tenir
compte des résultats obtenus à lexamen, nimporte quel candidat. Quen
serait-il alors du niveau intellectuel des bacheliers et de la valeur du diplôme qui
reste, fort heureusement, le premier grade de lenseignement supérieur ? Je sais
bien que certaines doctrines totalitaires posent comme postulat que lHomme peut
être modelé par une pédagogie mise au service de lendoctrinement idéologique ;
que chaque individu est le produit de la société, un maillon de la chaîne, qui
nexiste pas en soi ; aucune innéité chez lhomme, seulement de
lacquis social. Cette philosophie antihumaniste se heurte à lévidence : en
effet lEssence de lHomme - de sa création jusquà son
hypothétique disparition - est immuable. Le concept Homme, sa définition
fondamentale, voire métaphysique, en fait un Être composé de matière et desprit,
où les deux éléments se trouvent inextricablement imbriqués.
Le corps humain - bien que mortel - na pas varié
depuis sa création.
Comment pourrait-on penser que lEsprit
qui, lui, ne meurt pas, puisse varier, pétri comme une pâte, à coup de doctrines
inculquées par des méthodes pédagogiques plus ou moins sophistiquées ? LHomme,
pédagogue ou doctrinaire politique, nest pas Dieu : il ne peut créer de
lintelligence : en revanche il peut accroître et développer le noyau
dintelligence que chaque être humain porte en lui ; mais, en fonction du terrain la
graine produira soit un gros fruit, soit un fruit chétif. Qui peut nier que la même
pédagogie appliquée par le même maître produise des effets différents ?
En réalité personne ne croit que 80 % des Français
puissent être bacheliers. Serait-ce souhaitable ? Nest-il pas plus sage et
réaliste douvrir dautres voies parallèles et différentes de celle du
baccalauréat ? Quil soit denseignement général ou denseignement
technologique. Une de ces voies existe depuis peu : celle des baccalauréats
professionnels, qui doit permettre à tous ceux qui peuvent et qui veulent
saccomplir dans le domaine du concret, sans négliger pour autant lacquisition
de connaissances de base, datteindre un niveau supérieur à celui de lactuel
B.E.P. Il faut ouvrir largement et rapidement cette voie qui est celle du salut dune
partie de la jeunesse en même temps que celle de lefficacité des entreprises.
Tout cela est très beau, dira-t-on ; mais comment font
les autres peuples ? Il paraît que si le Japon est le pays le plus économiquement
compétitif du monde, cest que tous les ouvriers japonais sont bacheliers. Lassés
dentendre, ici et là, de telles balivernes, nous sommes allés aux sources : non
pas au Japon - il faudrait en détenir les moyens administratifs et financiers - mais au
centre culturel japonais, en France, à Paris. De nos entretiens avec les responsables de
ce Centre, et de létude des documents qui nous ont été remis, il ressort :
Mais ce qui nous semble le plus important cest
quau bout des trois ans passés au lycée un certificat de fin détudes
secondaires est délivré par chaque établissement à chaque élève, quel que soit le
niveau que celui-ci ait atteint.
Certains en France rêvent peut-être dun tel
système qui certainement convient aux jeunes Japonais. Mais à quoi donne droit cette
attestation ? A passer lexamen dentrée dans LENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR.
"LES UNIVERSITÉS (cycle court ou long) sélectionnent leurs étudiants par un examen
dentrée et en tenant compte de leurs résultats scolaires au lycée. Dans les
universités publiques nationales et locales, un concours national, examen unifié
destiné à évaluer le niveau général de base atteint par les candidats à la sortie de
lenseignement secondaire du second cycle, a été institué au cours de
lannée universitaire 1979. La seconde étape est lexamen organisé
indépendamment par chacune des Universités pour la sélection finale de leurs
étudiants." (extrait de La Vie au Japon, page 3).
A lissue de ces examens successifs, 37 % environ
de Lycéens entrent à luniversité dans la branche pour laquelle ils ont été
sélectionnés : enseignement universitaire court, ou université menant à la licence,
puis à la maîtrise et au doctorat. Des écoles professionnelles spécialisées et des
écoles diverses accueillent les unes les lycéens, les autres les collégiens qui
nont pas été admis au lycée. En dehors de la voie de lenseignement
supérieur le certificat de fin détudes secondaires permet dentrer dans une
entreprise où le jeune apprendra son métier. Il pourra ainsi devenir ingénieur
(maison), agent de maîtrise ou ouvrier qualifié.
Cest sans doute pour cela que la rumeur publique
persiste à affirmer que le succès économique du Japon tient au fait que tous les
ouvriers y sont bacheliers. Il ny a quune petite erreur à cela, cest
quil ny a pas de baccalauréat japonais et quà notre avis il
convient de chercher dautres motifs au succès économique du Japon.
Geneviève SEGUIN
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