Lettre N° 15 - 1er
trimestre 1987
LES
BLOCAGES
LA LIBERTÉ DE LENSEIGNEMENT : UNE SIMPLE HISTOIRE
DE GROS SOUS ?
49 % des Français estiment que dans le domaine de
lÉducation Nationale la politique du gouvernement est orientée dans la mauvaise
direction ; 31 % tiennent cette direction pour bonne, dont seulement 10 % pensent
quelle a déjà permis dobtenir des résultats (sondage de la S.O.F.R.E.S.
publié dans le Figaro du 13 mars 1987). Parmi les appréciations portées sur
laction gouvernementale, domaine par domaine, cest de loin la plus
défavorable.
Certes, on pourrait admirer laptitude des
personnes interrogées à discerner une quelconque direction dans la politique
gouvernementale, tant on a limpression quaucune mesure importante na
été prise et que la maxime adoptée est de laisser les choses en létat. Ma
première réaction serait presque de me situer parmi les 20 % de sans opinion. Mais,
conscient comme chacun que le maintien du statu quo aggrave la situation, quavec le
temps qui passe de nouvelles générations de jeunes Français voient leur éducation
sacrifiée, je me rangerai délibérément au nombre des opinions défavorables.
Comment en est-on venu là ? Et sil y a un
responsable immédiat, à qui la faute ?
LA VÉRITÉ DE M. DEVAQUET
La plate-forme commune de gouvernement R.P.R.-U.D.F. a
pu donner prise à un certain nombre de critiques, mais, dans le domaine de
léducation, il est une question sur laquelle sétait dessiné un large
accord, sans réticences notables, qui débordait même les frontières des deux partis
strictement concernés : il sagit de lenseignement supérieur.
Labrogation de la loi SAVARY était promise ; les principes sur lesquels devait se
fonder la rénovation des Universités et de la Recherche nettement affirmés dans une
rédaction claire.
On sait pourtant ce quil en est advenu du projet
DEVAQUET qui a donné aux adversaires du gouvernement loccasion de lui infliger sa
première grave défaite. Est-ce à dire que les principes de liberté qui avaient été
affirmés se révélaient désastreux lorsquon essayait de les appliquer ?
Cette conclusion ne simposerait que sil
était établi que le projet DEVAQUET reflétait fidèlement ces principes. Tout le monde
a reconnu en temps utile lambiguïté du texte de M. DEVAQUET qui ne plaisait ni aux
uns, ni aux autres, et qui ne trouvait guère de soutien chez ceux qui auraient dû
constituer ses partisans naturels.
Aujourdhui les choses sont claires : ce
nest pas du côté quon peut imaginer que M. DEVAQUET cherchait des
appuis. Dans une interview significativement accordée au Nouvel Observateur (13-19
Mars 1987, pages 38-41), il confirme que ce projet de loi était bien exclusivement le
sien. Il en "assume totalement la responsabilité", qui vraisemblablement ne lui
sera disputée par personne.
Avec beaucoup de complaisance, il nous explique comment
son souci fut de sopposer à ceux quil nomme les "ultras de la
majorité" dont le Recteur Durand, Conseiller du Premier Ministre pour
léducation et la recherche, constitue à ses yeux le démoniaque chef de file, et
il se vante davoir empêché lexamen de la proposition de loi Foyer, conforme
aux vux des ultras. Comme il est rappelé que MM. Barre, Messmer et Gaudin étaient
au nombre des signataires de cette proposition de loi, faut-il les compter au nombre des
ultras" ? Jen ai bien peur.
En tout cas, on a rarement vu un Ministre se préserver
de ses amis politiques avec tant de constance et tant de succès.
Le projet présenté était imparfait et notamment
ambigu. M. DEVAQUET le reconnaît bien volontiers, mais cest que sil avait
tenu bon sur lessentiel, il avait dû aussi, quelquefois, "déplacer le
curseur" (lexpression est de lui).
La rédaction donnée (contre son vu) à
larticle 31, continue de le chagriner. Elle pouvait laisser place à certaines
formes de sélection à lentrée des Universités : "Au cours des discussions
à Matignon, le principe de libre entrée fut sauvé au premier alinéa de larticle
31 et assassiné au second". Mais M. DEVAQUET avait trouvé la parade : il avait pris
des engagements publics devant les lycéens et les étudiants, interlocuteurs beaucoup
plus dignes dégards à ses yeux que les parlementaires quil sapprêtait
à rouler dans la farine puisquil pensait "verrouiller cette assurance (du
libre accès) dans les décrets dapplication de la loi". (Remarquons au passage
que ce grand libéral affectionne particulièrement le verbe "verrouiller".)
Que penser dun Ministre plus sensible aux cris de
la rue quaux vux du Parlement, et qui feint de concéder dune main ce
quil se dispose à retirer de lautre ?
M. DEVAQUET a-t-il jamais eu lintention
dappliquer la plate-forme commune de gouvernement ? Lorsquil écrit que les
dispositions de son projet de loi "reflètent (ses) convictions personnelles, telles
qu(il) les (a) construites bien avant le 16 Mars", il faut entendre quil
appliquait des idées personnelles assez vétustes et assez éloignées de celles sur
lesquelles avait été élue une nouvelle majorité. Dailleurs, la plate-forme
promettait labrogation de la loi SAVARY, mais M. DEVAQUET tient à préciser :
"Labrogation de la loi SAVARY a été décidée sans que je sois en aucune
manière associé à la décision".
Que penser dun Ministre qui se sent aussi libre
à légard du programme du Gouvernement auquel il appartient ? Je sais parfaitement
quelle conclusion jen tirerai personnellement si je dois un jour être au nombre des
électeurs de M. DEVAQUET.
UN REPLI STRATÉGIQUE
Dans le domaine de lEnseignement Supérieur, les
conséquences de ce recul politique sont très manifestes. Faute de mieux, pour colmater
les brèches, chaque université va continuer à vivre sous le régime quelle a
choisi. Loi SAVARY pour les uns, loi FAURE pour les autres, ou même régime mixte,
pendant une "période de réflexion" dont personne nose fixer le terme,
mais dont chacun pense quelle se prolongera jusquaux présidentielles. Cette
incertitude de lavenir ne dispose guère à innover, à entreprendre cette
rénovation qui devait adapter lEnseignement Supérieur aux besoins du pays. Ne
parlons pas du destin des organismes de recherche dont M. DEVAQUET avait obtenu
quils constituent son "domaine réservé" et qui continueront leur
paisible existence de dinosaures budgétivores !
Mais les dégâts sétendent bien au-delà. On
sait comment la contestation des lycéens et des étudiants a donné le signal du départ
à toute une série de conflits sociaux. Javais dit que dès lorigine cette
contestation visait tout un pan de la politique gouvernementale (la réforme du Code de la
Nationalité, la politique sécuritaire). On sait aujourdhui ce quil en est
advenu de certains projets gouvernementaux. Bref, des forces politiques ont profité de
leur percée et sont bien décidées à exploiter lavantage.
Le gouvernement semble avoir perdu toute capacité
dinitiative dans le domaine culturel, ou dans celui des problèmes de société.
Tout au plus ses adversaires lui concèdent-ils le droit de résoudre les difficultés
économiques ; ailleurs, la moindre initiative se heurte à un tollé.
Bien entendu, ce partage des territoires est une
duperie. Cest la même logique qui conduisait les étudiants à demander pour tous
le libre accès à lUniversité et les cheminots à refuser la prise en
considération du mérite dans les rémunérations et lavancement. Que sera la
rentabilité des entreprises si leur organisation doit se conformer aux principes de
légalitarisme niveleur défendu par ces "étudiants" que M. DEVAQUET
était si disposé à écouter ?
Il nest pas jusquau langage qui nait
changé. A nouveau on ne parle plus que de "réduction des inégalités". Le
terme sélection est censuré, même dans les discours libéraux ; "orientation"
fait manifestement plus décent ; les esprits très audacieux se reconnaissent à ce
quils qualifient cette orientation de "sélective". Où sont
aujourdhui les audaces de langage auxquelles nous avait habitués M. CHEVENEMENT ?
Ces traits seraient cocasses sils ne révélaient un état desprit qui peut
avoir des conséquences catastrophiques. A ne pas affirmer ses idées, on donne à penser
quelles sont inavouables.
LE RETOUR DE LA F.E.N.
Bien entendu, cest dans le domaine limitrophe de
celui de M. DEVAQUET que ces effets funestes se font le plus sentir. M. MONORY mettait en
application un certain nombre de décisions, peut-être de portée limitée, mais pour
lessentiel bénéfiques. Son action est très sensiblement entravée.
Nous avons dit et écrit quil était la
véritable cible du mouvement de Décembre, à laquelle la F.E.N. nétait pas
étrangère, même si elle nagissait que par le réseau de ses alliés. Il
sagissait de punir un Ministre tenu pour dangereux, parce quen privant la
F.E.N. de quelques-uns de ses privilèges, il mettait en cause et son pouvoir et son
prestige. Tout le confirme : lextravagante agitation autour du problème des
maîtres-directeurs est le prolongement naturel du mouvement de Décembre.
Pourtant cette mesure est très limitée, bien
accueillie par la majorité des parents ; elle améliore la qualité du "service
public" et même également le statut financier des instituteurs. Elle est refusée
simplement parce quelle instaure un avancement au mérite et parce quelle
précise les responsabilités de chacun : en cela, elle porte atteinte au pouvoir du
S.N.I., attaché à lunité du corps des instituteurs. Elle fournit ainsi
loccasion dune agitation endémique, irritante et impopulaire. On invoque
contre elle des prétextes mensongers. La présence dun Directeur priverait les
instituteurs de la liberté de choix des méthodes pédagogiques dont ils disposeraient
actuellement.
Soyons clairs : pour avoir enseigné dans une école
normale dinstituteurs, je puis assurer quen ce qui concerne le choix des
méthodes pédagogiques, la liberté des instituteurs a toujours été limitée, beaucoup
plus que ne lest celle dun professeur de lycée. Les instructions officielles
sont souvent très directives, de nombreuses réunions pédagogiques contribuent à
répandre les "méthodes officielles" et la pratique du corps de contrôle (les
I.D.E.N.) nest peut-être pas un modèle de libéralisme. Les publications
syndicales de la F.E.N. elles-mêmes contribuent dailleurs largement à répandre la
doctrine officielle en matière de pédagogie. La présence des maîtres-directeurs ne
change donc rien dessentiel sur ce point contrairement à ce quon nous dit.
Souhaitons simplement que ce nouveau corps noffre pas une courroie de transmission
supplémentaire pour diffuser les âneries concoctées au sommet par les pédagogues
officiels ! Car il nest pas à exclure que la réforme se retourne contre les
intentions de son auteur.
Deux réformes pouvaient être entreprises sans
difficultés :
Il est à présumer que bientôt la F.E.N.
nautorisera M. MONORY quà mettre en application son projet, malencontreux
parce que démagogique, de porter à 80 % dune classe dâge le nombre des
bacheliers !
La situation semble irrémédiablement bloquée et les
syndicats ont imposé leur volonté conservatrice. Il nest que temps de réagir et
de cesser dinterpréter léchec de la politique personnelle de M. DEVAQUET
comme la défaite des principes qui auraient dû fonder laction du Gouvernement en
matière déducation.
Maurice BOUDOT
LA
LIBERTÉ DE LENSEIGNEMENT : UNE SIMPLE HISTOIRE DE GROS SOUS ?
Depuis le 24 juin 1984 jusquaux élections de
mars 1986, la défense de "lenseignement libre" a beaucoup préoccupé
lopinion. Puis, à partir de ces élections jusquau mois doctobre 1986,
le nouveau gouvernement a manifesté une volonté de parer au plus pressé : trouver de
largent afin de combler les graves retards dattribution de crédits publics
dont souffraient les établissements privés "sous contrat dassociation".
Enfin, subitement, au moment de la dernière rentrée
scolaire et universitaire, lenseignement privé est disparu de la scène politique
et de la presse ; ce sont les tenants de lenseignement "laïc" public qui
ont joué les vedettes, vedettes du désordre dailleurs, par des grèves et des
manifestations de rue politiquement très marquées.
Il est indispensable de souligner que les
manifestations de 1984, dans diverses villes, puis à Paris, en faveur de
lenseignement privé, ont été à tort, mais intentionnellement interprétées
comme orientées "à droite". En réalité, elles traduisaient surtout un
sursaut instinctif de parents effrayés de la dégradation de lenseignement public,
et décidés à continuer de sauver leurs enfants grâce à lexistence
détablissements privés. Il ny a pas eu dencadrement politique, et les
autorités religieuses se sont montrées pour le moins discrètes.
Au contraire, la "revanche" de lautomne
dernier a été organisée par des associations politiquement téléguidées, et par des
syndicats, qui étaient les uns et les autres, dabord désireux dempêcher le
gouvernement et le parlement damorcer des réformes et de toucher au statut des
enseignants, mais aussi soucieux de conserver aux jeunes le droit de suivre nimporte
quelles études, aussi longtemps que possible, afin de retarder le moment où ils auront
à affronter la vie réelle.
LE "CONTRAT DASSOCIATION" ALIENE LES
ÉCOLES PRIVÉES
Dès lors, pourquoi affirmer dans le titre de cette
analyse, que les "gros sous" ont joué un rôle déterminant dans le
déroulement des événements de 1986 ? Parce que, provisoirement, quelque argent a été
trouvé afin de permettre une rentrée acceptable dans lenseignement
libre", ce qui a apaisé les protestataires de 1984.
Bien sûr largent est, à juste titre,
considéré, comme le nerf de la guerre. Mais il peut produire le pire ou le meilleur,
suivant quil asservit, ou quil donne les moyens dune vraie liberté ; il
peut aussi, parfois, tranquilliser dans une fausse sécurité ceux qui en ont recueilli.
A cet égard, "lenseignement libre" en
obtenant des secours durgence pour la rentrée scolaire de 1986, a reçu la
possibilité de ne pas refuser trop délèves, cest-à-dire la faculté de
survivre mais rien de plus ; cétait essentiel mais non satisfaisant au sens plein
de ce mot.
En outre, il ne faut jamais manquer une telle occasion
de rappeler aux syndicalistes de lenseignement "laïc", les conceptions
des "grands ancêtres" quils ne cessent dhonorer en paroles. La
déclaration des droits de 1789 place sur le même plan parmi les droits naturels et
imprescriptibles de lhomme, la liberté et la propriété. Nous avons trop tendance
à oublier aujourdhui, que les libertés et la propriété sont liées à
lorigine même de nos institutions.
Certes, les établissements privés placés sous
"contrat dassociation", ou plutôt le plus souvent les associations qui en
sont matériellement responsables, ont la propriété de leurs bâtiments et de leurs
sols. Mais ils sont obligés de quémander, chaque année, les crédits publics
nécessaires à leur fonctionnement (forfait dexternat...), et leurs maîtres sont
payés par lÉtat, ce qui, nécessairement, altère quelque peu leur indépendance.
Et parfois les enseignants eux-mêmes, se comportent
comme des propriétaires, non seulement des établissements, mais des jeunes qui les
fréquentent. Et ils paraissent enrager de se trouver contraints par la loi, de
sous-traiter pour ainsi dire à des établissement privés extérieurs à la citadelle
officielle, linstruction dune part minoritaire des élèves.
Ainsi séclaire un peu, la notion, combien
ambiguë, de "contrat dassociation" des établissements privés à
lenseignement public. Les établissements dits "libres" vivent, en fait,
sous un régime de concession sans cesse révocable. Leur existence repose, bien sûr, sur
des bases légales, mais il demeure à chaque instant possible de leur couper, au moins
partiellement, les vivres, comme lexpérience la démontré. Les questions de
"gros sous" sont sans cesse là afin de rappeler à chacun le "domaine
éminent" que lÉtat, et plus encore les syndicats denseignants, exercent
sur la jeunesse de France.
A y regarder de près, la notion de contrat perd toute
signification lorsquil sagit de concrétiser un accord entre les volontés de
partenaires aussi inégaux quun État tout-puissant, ou tout autre collectivité
publique, et des responsables détablissements privés denseignement.
Dans le cadre de ces relations déséquilibrées, il
devient normal pour les pouvoirs publics, de laisser en attente de solution, des questions
aussi fondamentales que celles du mode de nomination des maîtres des établissements
privés, ou de leurs garanties de carrière.
Loctroi qui leur a été consenti de quelque
argent nécessaire à leur vie immédiate, a conduit les chefs détablissements
privés à observer un silence prudent. Mais il faut souligner que le réajustement par
référence à lenseignement public, de lallocation de base des crédits de
fonctionnement en proportion du nombre des élèves scolarisés, a été renvoyé à une
commission dévaluation. Ainsi même sur les problèmes de "gros sous" le
plus important nest pas réglé.
LES ÉCOLES PUBLIQUES ONT PERDU LA LIBERTÉ
DE
TRANSMETTRE NOTRE CIVILISATION
Comment sexpliquer que les défenseurs du
monopole public de lenseignement puissent ainsi tenter de dicter les décisions
relatives à lenseignement privé ? Il est étonnant que devant
"lillettrisme" (mot affreux) dun grand nombre de jeunes Français,
la valeur des méthodes pédagogiques de lenseignement public nait pas été
très officiellement remise en cause, et que la question de la compétence dune
partie du corps enseignant public nait pas été clairement posée. Un bon arbre ne
peut produire une telle abondance de mauvais fruits.
La réponse à ces questions semble pourtant toute
simple. Le Ministère de lÉducation Nationale sest installé dans une position
de quasi-monopole au-delà de linfluence de tous les ministres qui passent ; or, qui
dispose dun monopole finit par se scléroser.
Il ne faut pas avoir peur de rétablir les mots dans
leur véritable sens. Sil est devenu habituel de parler "denseignement
libre", cest bien parce que lautre enseignement, majoritaire en effectifs
et en puissance, nest pas libre, cest-à-dire quil a perdu ses libertés
essentielles sous la pression de lomnipotence des services du Ministère.
Pourtant, tout lenseignement devrait bénéficier
dune large liberté, quil soit donné par des établissements publics ou
privés.
Les établissements publics peuvent, et devraient
fonctionner plus librement vis-à-vis de ladministration centrale.
Ils ont pour vocation de dispenser une instruction à
la fois traditionnelle et exemplaire, sans quelle soit marquée daucune
orientation philosophique ou religieuse.
Leur devoir principal consiste à
"transmettre" les connaissances qui ont été accumulées de génération en
génération, et qui ont contribué à former la civilisation de notre pays. Il est
absurde de tenter, à labri dun quasi-monopole public, des expériences
pédagogiques prétendument novatrices sur la masse de la jeunesse française.
La vieille loi abrogée du 28 mars 1882 enjoignait aux
instituteurs dinculquer aux enfants les notions fondamentales non seulement de la
lecture, de lécriture et du calcul, mais de lhistoire et de la géographie de
la France, ainsi que des éléments des sciences physiques, naturelles...
En définitive, son rôle de référence quant à la
neutralité et la qualité de lenseignement, lécole publique ne la
souvent, malheureusement, pas bien tenu. Au moins sur le manque de qualité, un ministre
de léducation, de convictions "laïques", la honnêtement reconnu
en 1985. Trop longtemps, elle na pas subi assez la concurrence ; il faut la lui
infliger en plein.
Il nest en outre pas inutile de rappeler que les
écoles primaires publiques ont été installées partout en France en vue de répondre,
en théorie, à une certaine forme de liberté de lenseignement. La législation qui
oblige toutes les communes à assurer un enseignement primaire tend à garantir le droit
des parents de soustraire leurs enfants à une ambiance confessionnelle. Cest là,
en effet, une forme de liberté, mais à la condition que lécole publique soit
vraiment neutre, et nimpose pas aux jeunes une instruction civique politisée.
FINANCEMENT PAR LA MÉTHODE HOLLANDAISE OU BON
SCOLAIRE ?
Linstauration dune authentique liberté de
lenseignement tant public que privé, suppose, comme préalable, une réforme de
leurs modes de financement.
Afin dassurer le libre choix de
létablissement par les usagers, cest-à-dire les parents dabord, et les
étudiants majeurs ensuite, mais aussi la liberté de choix des élèves par les
responsables des établissements, et afin de faire jouer une saine compétition entre tous
les établissements denseignement dans des conditions parfaitement équitables, deux
méthodes paraissent seules possibles à envisager :
1/ Lattribution de crédits publics, calculés en
fonction du nombre délèves inscrits, directement aux établissements publics ou
privés, et pour lintégralité de leurs dépenses : cest le procédé en
usage aux Pays-Bas ;
2/ La remise aux parents pour les mineurs de dix-huit
ans, et aux étudiants eux-mêmes au-delà de cet âge, dun "bon" scolaire
ou universitaire valant des sommes payables par lÉtat, et destiné à
létablissement avec lequel ils se seront mis daccord sur des inscriptions.
La mise en pratique de tels systèmes de financement
poserait, bien sûr, initialement, quelques problèmes relatifs, par exemple à des
garanties de rémunération similaire des enseignants dans lensemble du pays, et
aussi aux échelles de valeur des bons individuels ou collectifs, en fonction des
filières denseignement et des niveaux des classes.
Mais les vrais obstacles relèvent de motifs
psychologiques et corporatistes qui tiennent aux structures du Ministère de
lÉducation Nationale ; il ne faut pas craindre de laffirmer, quitte à être
accusé de crime de lèse-majesté.
Ainsi les problèmes de gros sous pourraient être
assez aisément résolus, si une volonté politique, et plus encore peut-être celle des
associations intéressées les plus diverses se manifestaient énergiquement dans le sens
dune des modalités de financement évoquées ci-dessus. Et il deviendrait enfin
possible pour les chefs détablissement et les enseignants de consacrer tout leur
temps à améliorer, en pleine concurrence, la qualité de linstruction et de
léducation quils dispensent à la jeunesse française.
Le rôle du ministère et des collectivités publiques
redeviendrait ce quil naurait jamais dû cesser dêtre :
DÉCENTRALISATION EN FAVEUR DES USAGERS OU
"SERVICE PUBLIC NATIONAL DÉDUCATION" ?
Vue sous cet angle, la décentralisation en vigueur en
France apparaît presque caricaturale. Les élus locaux, lorsquils soccupent
denseignement, doivent principalement traiter de questions dargent :
insuffisance des dotations de lÉtat aux collectivités territoriales, conflits sur
le financement des frais de scolarité entre communes de résidence et communes de la
fréquentation scolaire...
Puisque les fonds proviennent toujours des poches des
mêmes contribuables, et quil est inconcevable de distribuer une instruction au
rabais aux enfants des départements pauvres par rapport à ceux des départements riches,
la décentralisation des crédits de lenseignement est illogique ; elle complique
inutilement les circuits financiers.
La véritable décentralisation de lenseignement
doit se réaliser de la puissance étatique et syndicale centrale, vers les
établissements et les usagers. Le rôle des parlementaires et des élus locaux consiste
normalement à la fois à veiller sur la qualité de linstruction donnée aux jeunes
dans leurs circonscriptions, et à exercer une influence sur lorientation des cycles
de formation vers des spécialisations professionnelles conformes à lavenir de
leurs régions. Cette tâche est autrement plus passionnante pour eux que la quête aux
crédits.
Dans la réalité daujourdhui, il faut bien
constater quil nexiste guère denseignement libre en France, sauf celui
des établissements privés qui ont pu renoncer à signer tout contrat dassociation
avec la puissance publique.
En matière denseignement plus quailleurs,
lÉtat ne peut être quun monstre froid. Sa mission essentielle consiste à
faire appliquer des lois et règlements destinés à garantir les "droits naturels et
imprescriptibles de lhomme" : liberté, propriété, sûreté... Il est de sa
compétence dempêcher des atteintes à ces droits ; mais il nest en rien
qualifié pour promouvoir des libertés personnelles.
Dans un esprit de liberté, il est donc inconcevable
que lÉtat prétende instruire directement lui-même, ou encore moins éduquer les
jeunes Français ; une telle prétention nest bien adaptée quà un système
politique qui fabrique de petits robots encadrés dans des mouvements de jeunesse sur un
modèle totalitaire. Cest pourtant bien cette conception dont paraît
sinspirer laction de certains services du Ministère de lEducation
Nationale qui tendent à transformer les enseignants en simples agents dexécution
des directives de ladministration centrale.
Une authentique décentralisation telle que nous avons
essayé den esquisser ci-dessus les grandes lignes est inhérente à toute tâche de
formation de la jeunesse. Les enseignants doivent, bien entendu, suivre des programmes,
surtout dans les classes primaires, et préparer leurs élèves à des diplômes publics
ou privés. Mais leur efficacité doit être appréciée avant tout daprès leurs
résultats, et par les utilisateurs eux-mêmes, dans une concurrence largement ouverte.
Dans cette optique, un service public national
déducation apparaît contre nature. Dailleurs, en fait, lEducation
Nationale est progressivement passée de la notion de "service" des usagers, à
celle dautoservice de ses propres responsables et agents. Il ne pouvait en être
autrement.
Dès lors, il est tout à fait chimérique, de la part
des responsables des établissements privés denseignement, de penser pouvoir
sassocier à un service public national déducation qui ne saurait être
quun mythe dangereux.
*
* *
Ainsi, la masse des manifestants de 1984 en faveur de
"lenseignement libre", et celle de lautomne 1986 pour le libre
accès aux universités, ont été trompées et se sont trompées.
Ceux de 1984 ont été incités à croire quils
assuraient la libre éducation de leurs enfants ; bientôt trois ans après, ils
nont obtenu quun peu dargent, et des promesses de garanties juridiques
dont la réalisation se fait attendre.
Ceux de 1986 ont revendiqué des assurances sur leur
avenir quil est impossible de leur donner, mais ont, en fait, agi en faveur du
monopole de lEtat et des syndicats sur lenseignement ; ce nest pas leurs
propres carrières que les "étudiants", vrais ou faux, de lautomne ont
préparées, mais celles des corporatistes enseignants.
Gros sous ou carrières des gens de lappareil
public, telles sont les préoccupations dominantes, et les tristes réalités du jour. A
quand la vraie liberté ? Elle a peu de chance de naître si les dirigeants de
lenseignement, qui se croient libres, ne se décident pas à poser les problèmes
essentiels, et sils ne comprennent pas quune liberté aussi fondamentale que
celle de lenseignement est indivisible : elle concerne solidairement les écoles
publiques et les écoles privées.
Pierre SIMONDET.
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