Lettre N° 13 - 3ème
trimestre 1986
DEVOIRS DE
VACANCES
LA SCOLARISATION DES JEUNES IMMIGRES
UNE DÉFAITE INSTRUCTIVE
Depuis le début des vacances, aucun événement ne
simpose à notre attention. Profitons de ce répit pour proposer à nos lecteurs des
textes sans rapport immédiat avec lactualité.
M. AMARE, professeur au lycée de Rochefort,
secrétaire national du S.N.A.L.C., principal syndicat libéral du second degré, est
spécialiste des questions pédagogiques. Il a élaboré pour son syndicat un document
très important dont la grande presse a déjà parlé sur les problèmes posés par
lenseignement destiné aux enfants immigrés. M. AMARE a bien voulu écrire
pour nous larticle que nous publions aujourdhui.
Après avoir pris connaissance de remarquables
études publiées en Grande-Bretagne au sujet du chèque-éducation, jai cru utile
de diffuser auprès de nos lecteurs des éléments de réflexion importants. Le cas de
lAngleterre navait pas été étudié dans notre colloque lan dernier ;
raison de plus pour quon parle de ces travaux. Cest ainsi que jai été
conduit à rédiger ces pages qui ne sont guère plus quun compte rendu de lecture.
Lun et lautre textes nexpriment
rien dautre que lopinion de leurs signataires. Voici donc leurs devoirs de
vacances.
LA
SCOLARISATION DES JEUNES IMMIGRES :
ASPECTS PÉDAGOGIQUES ET IDÉOLOGIQUES
La présence dans nos écoles dun nombre
croissant dimmigrés impose-t-elle à notre nation labandon de ses
références culturelles ? Telle est la question - urgente - que nous imposent certaines
dispositions prises, avant son départ, par M. Chevènement.
De quoi sagit-il ? Depuis une quinzaine
dannées environ, lÉducation Nationale a adopté différentes mesures afin de
répondre aux problèmes spécifiques posés par la scolarisation des jeunes immigrés :
création de classes daccueil dans les écoles (CLIN pour une durée dun an
maximum) et les collèges (CLAD pour deux ans maximum) pour un apprentissage facilité du
français ; institution dun enseignement des langues et cultures dorigine
(LCO) ; création de centres de formation (CEFISEM) pour les enseignants confrontés à la
question de la scolarisation des élèves étrangers non francophones.
Que ces mesures, dans leur ensemble bienvenues, se
soient révélées à lusage insuffisantes, cest ce dont il faut
aujourdhui convenir devant léchec trop élevé des jeunes immigrés dans nos
écoles, souligné encore par leur présence anormalement forte dans les classes
destinées aux enfants arriérés (classes de perfectionnement) ou aux déficients
intellectuels légers (section déducation spécialisée). Le problème devait donc
être repris.
Le drame est que celui-ci vient dêtre repensé
non dun point de vue technique mais à travers une idéologie qui sest
développée depuis 81-82 dans les milieux soccupant de limmigration. Selon
cette idéologie, devrait être prohibé de nos écoles tout traitement différent des
élèves français et étrangers. Il conviendrait ainsi, après une période
dadaptation aussi courte que possible dans les CLIN ou les CLAD, de mélanger les
uns et les autres dans des classes communes, afin dy instituer une pédagogie
nouvelle qui, partant du vécu de chacun, serait capable non seulement de répondre aux
problèmes scolaires individuels, mais encore de provoquer un enrichissement mutuel de
tous. Dans cette perspective, lécole introduirait comme "légitimes" les
pratiques, croyances, rites et références culturelles, en même temps que la langue
dorigine des jeunes immigrés. Au-delà des motifs pédagogiques invoqués, le
résultat escompté - à terme - est lavènement dun type nouveau de
société, dégagé de tout esprit partisan et capable de reconnaître chacun dans sa
richesse particulière. Telle est précisément la perspective dun rapport du
professeur Berque, remis en mai 85 à M. Chevènement, qui préconise linsertion la
plus rapide possible des jeunes immigrés dans les classes "normales",
lextension de lenseignement des langues et cultures dorigine (LCO) -
dispensé par des maîtres étrangers - à lensemble des élèves du primaire,
laménagement de la formation des enseignants dans le sens dune plus grande
sensibilisation au phénomène interculturel, enfin la prise en compte par notre
pédagogie de lidentité culturelle de chacun. Un rapport suivi en partie par
M. Chevènement qui, en décembre 85, annonçait lintégration dans les classes
"normales" de tous les enfants étrangers, quel que soit leur niveau, ayant fait
leur temps réglementaire dans les CLIN ou les CLAD, et louverture des programmes,
dès le plus jeune âge de lécole primaire, aux cultures des populations
immigrées.
A lopposé de cette perspective, il est urgent
aujourdhui de dénoncer dans ces décisions de lancien ministre de
lÉducation Nationale un danger pour le projet pédagogique et culturel de notre
école et la capacité de création de notre nation.
Nul ne nie tout dabord la nécessité
dinsérer le plus rapidement possible les jeunes immigrés au cursus scolaire
normal. Cependant, en même temps quelle doit être rapide, cette insertion ne doit
pas être prématurée, dune part pour être efficace, dautre part pour ne pas
constituer un facteur de perturbation dans la progression des élèves, français ou non,
qui suivent une scolarité normale. Devant linsuffisance de niveau des élèves
étrangers à lissue des CLIN ou des CLAD, responsable de leur échec, il convenait
ainsi non de se préoccuper de limiter leur séjour dans les classes daccueil, mais
au contraire den permettre la prolongation pour un meilleur apprentissage du
français notamment.
Dautre part, vouloir que notre nation abandonne
ses références culturelles afin de se faire plus accueillante aux autres cultures,
cest méconnaître totalement la condition de déracinés des jeunes immigrés,
coupés des allégeances tranquilles de leurs aînés et, de ce fait, à la recherche
dun cadre solide dont ils puissent partager les valeurs. Sans compter les effets
pervers de lidéologie interculturelle sur la jeunesse française, plongée par elle
dans une indifférence sceptique à légard de toute norme ou usage, quel quil
soit.
Enfin, croire que lesprit dune nation peut
se diluer impunément dans un inter ou pluri-culturel, cest condamner tout idéal
capable de susciter sa création. Tel est le sens de cette mise en garde de M.
Lévi-Strauss dans Le regard caché : "Lhumanité", écrit-il,
"devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à
lappel dautres valeurs, pouvant aller jusquà leur refus sinon à leur
négation. Car on ne peut, à la fois, se fondre dans la jouissance de lautre,
sidentifier à lui, et se maintenir différent. Pleinement réussie, la communauté
intégrale avec lautre condamne, à plus ou moins brève échéance,
loriginalité de sa et de ma création. Les grandes époques créatrices furent
celles où la communication était devenue suffisante pour que des partenaires éloignés
se stimulent, sans être cependant assez fréquente et rapide pour que les obstacles,
indispensables entre les individus comme entre les groupes, samenuisent au point que
des échanges trop rapides égalisent et confondent leur diversité".
Certains sétonneront peut-être du fait que M.
Chevènement, si favorable à léducation civique, ait pu tomber daccord avec
linterculturalisme du professeur Berque. Ceux-là oublient seulement que
lancien ministre de lÉducation na glorifié du sentiment national que
le processus révolutionnaire qui, à partir de 89 et de la IIIe République,
doit mener selon lui, la France à une nouvelle forme de société,
"rationnelle", fondée sur lextinction de toute tradition particulière,
de type "socialiste autogestionnaire". En ce sens, M. Chevènement na
adopté du rapport Berque que les éléments qui pouvaient servir sa propre perspective
idéologique.
Il est urgent aujourdhui que M. MONORY, nouveau
ministre de lÉducation Nationale, revienne sur les dispositions prises par son
prédécesseur, et amène notre école, à tous ses niveaux, à rompre avec les
idéologies qui la minent.
Jean-Michel Amaré
Le débat relatif à lenseignement privé a très
naturellement conduit à une interrogation globale sur la fonction de lÉtat en
matière déducation. Il était alors inévitable que soit évoqué le système du
chèque-éducation, ou bon scolaire, ou allocation détudes, expressions qui doivent
être tenues pour synonymes et qui sont toutes rendues par le terme anglais
"education voucher".
Rappelons les principes sur lesquels repose ce système
: lÉtat na pas pour vocation dorganiser un "système public"
denseignement. Il remplit mal cette mission, à un coût exorbitant, avec des
résultats insatisfaisants. De plus, le système public gratuit tend naturellement au
monopole et le risque existe toujours de le voir utilisé par le pouvoir politique comme
véhicule dune idéologie. Léducation devrait rester du domaine de
linitiative privée et être régie par la loi du marché. Toutefois, il appartient
à lÉtat de veiller à ce que chaque enfant reçoive léducation dont il a
besoin : il prescrira donc certaines règles générales, comme celles relatives à
lobligation scolaire, et surtout fournira à chacun les moyens financiers
dobtenir cette éducation. La famille recevra donc pour chaque enfant un
chèque-éducation quelle transfère à lécole de son choix qui en perçoit
le montant du Trésor Public. On subventionnera léducation de chacun et non plus
des écoles.
Lidée lancée aux Etats-Unis, il y a plus de 30
ans, par Milton FRIEDMAN, prix Nobel déconomie, a récemment donné lieu en France
à un certain nombre de réflexions, de prises de position sur le principe, dans
lensemble favorables. Approuvée autrefois par Guy MOLLET, reprise ici ou là, elle
a trouvé un avocat talentueux et informé en Alain MADELIN qui la défend dans Pour
libérer lécole (1984, Laffont), se souciant notamment des conditions de sa
mise en application dans le contexte français contemporain. De même, elle inspire un
certain nombre des propositions formulées dans LÉcole en accusation (Albin
Michel, 1984) par Didier MAUPAS et le Club de lHorloge.
Toutefois, on ne peut pas dire que cet intérêt se
soit traduit par des propositions explicites et précises dans les programmes politiques,
ni que lidée ait joué un rôle de premier plan dans les récents débats
électoraux. Elle na pas donné lieu non plus à des études de caractère
scientifique. Tout se passe comme si, dans notre pays, on tenait lidée pour
insuffisamment mûrie.
Pour des raisons facilement décelables, la situation
est toute différente en Grande-Bretagne. En 1981, le nouveau ministre conservateur de
lÉducation, Sir Keith JOSEPH, se disait "intellectuellement attiré" par
le chèque-éducation. Il prescrivait des études préalables et instaurait un débat
entre les services administratifs de son ministère et les défenseurs du chèque
regroupés dans une association (F.E.V.E.R.) dirigée pour lessentiel par des
universitaires inspirés par la pensée libérale de HAYEK (autre prix Nobel
déconomie), dont certains avaient détenu dimportants pouvoirs en matière
déducation à léchelon local et possédaient donc une expérience réelle
des problèmes posés. Étrangement, deux ans après, alors que le débat sétait
réduit à un échange darguments, sans aboutir à des conclusions décisives, le
même ministre qui lavait instauré y mettait un terme, affirmant quil fallait
tenir pour morte lidée de chèque-éducation "du moins dans un futur
prévisible". Certes, très récemment, un certain nombre dautorités
gouvernementales, dont Mme THATCHER elle-même, ont dit leur regret davoir dû
abandonner ce projet et leur vu de le reprendre. Mais demeure un fait étonnant : un
ministre dont personne ne songe à mettre en cause ni la capacité, ni la résolution, a
trouvé trop difficile la mise en application dune idée vieille de 30 ans qui lui
était chère. A quels obstacles dissimulés sest donc heurté le système du
chèque-éducation ?
Telle est lénigme du chèque (The riddle of
the voucher) dont traite sous la signature dArthur SELDON lune des
publications de lInstitute of Economic Affairs, dirigé par Lord HARRIS of HIGH
CROSS et qui regroupe des penseurs qui ont souvent inspiré la politique thatchérienne.
Le périodique Economic Affairs dans sa livraison davril-mai 1986 (v.6, N°
4) consacre à cette même question un certain nombre darticles qui complètent et
explicitent la brochure dArthur SELDON.
Ces textes constituent des études de caractère
scientifique, remarquables par leur niveau, encore que leur lecture soit aisée et ne
doive aucunement être réservée aux anciens élèves de lInstitut dEtudes
Politiques. Ils apportent des données nouvelles, en établissant certains résultats sur
des preuves solides. Cest pourquoi il me semble utile de les signaler au public
français afin de verser des pièces nouvelles aux débats sur la liberté de
lenseignement.
UN REMÈDE LIBÉRAL AU MONOPOLE SCOLAIRE
Rappelons dabord quen Grande-Bretagne
lorganisation de lenseignement souffre, souvent sous une forme plus
accentuée, de défauts analogues à ceux qui se manifestent en France. Les gouvernements
travaillistes avaient appliqué au niveau du secondaire une politique
duniformisation qui a abouti au nivellement : il y a une grande ressemblance entre
les comprehensive schools et le tronc commun des collèges voulu par René HABY ;
jusquen 1980 les conservateurs ont appliqué les mêmes principes limitant leurs
ambitions à freiner cette évolution. Lenseignement privé, qui na pas le
même caractère confessionnel quen France, nétait subventionné que dans
certains cas et de façon partielle : les frais de scolarité à la charge des familles y
restaient élevés. Une réglementation du type de la sectorisation interdisait aux
parents tout choix de lécole à lintérieur du système public. Bref, il
fallait payer si lon voulait choisir son école.
Que la gestion des écoles ait été déléguée aux
autorités régionales, chargées de redistribuer des crédits qui pour lessentiel
venaient du budget de lÉtat, permettait dans certains cas favorables de desserrer
un peu le carcan, mais ne touchait pas à lessentiel ; on pouvait dire que
sétait instauré un monopole dÉtat sur léducation, ce qui prouve
dailleurs lillusion de ceux qui attendent de la régionalisation le remède
aux maux dont souffre lécole. Du point de vue de la liberté de
lenseignement, la situation était donc moins bonne quen France. Et comme des
causes de même nature produisent les mêmes effets, on constatait comme chez nous que,
malgré son coût croissant, le système fonctionnait mal, nobtenait que des
résultats médiocres et suscitait le mécontentement des parents.
Le gouvernement de Mme THATCHER a pris à son arrivée
au pouvoir des mesures durgence. Ainsi, le système des places subventionnées
permit aux parents de voir remboursés les frais de scolarité dans le secteur totalement
libre, mais au seul cas où leurs revenus étaient insuffisants.
Comme on nattendait pas grand-chose des mesures
du genre de la participation, on en est venu à concevoir des réformes plus radicales. Il
sagissait de conférer aux parents un pouvoir réel sur les écoles. Mais ce pouvoir
ne saurait consister à participer à la gestion des écoles, ce qui, sauf dans le cas des
parents qui ont un tempérament "politique", ne correspond ni à leur désir, ni
à leur compétence. Les votes pour le choix de leurs délégués aux divers conseils
dadministration sont assez futiles ; selon une expression parlante, les parents ne
votent réellement quavec leurs pieds lorsquils fuient une école qui leur
déplaît. Encore faut-il que le pouvoir de le faire leur soit donné. Et cest ainsi
quon en est venu au projet dappliquer le système du chèque-éducation dont
nous avons exposé les principes.
Notons que ce système comporte de nombreuses variantes
: les chèques peuvent être égaux en valeur ou plus importants pour les enfants de
famille modeste, leur montant imputé sur le revenu imposable de la famille ou non ; les
écoles habilitées à encaisser le chèque peuvent ou non se voir interdire la perception
de frais de scolarité supplémentaires, autoriser ou non à faire une sélection parmi
les demandes dinscription, etc. Un chèque avec montant progressant en sens inverse
des revenus de la famille - ce qui revient à majorer les crédits des écoles
fréquentées par les enfants les plus pauvres - interdiction pour les écoles habilitées
de percevoir des frais de scolarité, ni deffectuer une sélection (si les demandes
excèdent les capacités daccueil on tirera au sort) peut être un instrument très
efficace dans une politique de redistribution des revenus. Il ny a pas lieu de
sétonner si un penseur comme JENCKS, connu pour ses options sociales-démocrates,
sest rallié au système dans cette version particulière.
Cest dailleurs cette forme de chèque qui
avait été expérimentée en 1973 à Alum Rock, dans la banlieue de San Francisco.
Lexpérience avait été limitée dans le temps, géographiquement très restreinte,
et soumise à des conditions restrictives, les maîtres ayant obtenu quaucun
deux ne serait déplacé en raison de la suppression de son poste à lissue de
lexpérience. Elle a servi simplement à établir que les parents étaient
satisfaits et que le système était administrativement viable : il suffisait de demander
aux parents dexprimer leur choix quelques mois à lavance dans lénorme
majorité des cas ; les taux de transfert des élèves dune école à
lautre nétaient pas extravagants (10 % environ), contrairement à ce que
certains prétendaient redouter, et sils avaient changé décole, les parents
se disaient massivement satisfaits après un seul changement. (De nombreuses données sur
ce sujet se trouvent dans la brochure éditée en 1975 par lInstitute of Economic
Affairs : Alan MAYNARD, Experiment with choice in Education).
LETAT DU DEBAT
Encore quil ait déjà été expérimenté à
Alum Rock sans conséquences ruineuses, quil soit susceptible de recevoir des formes
diverses selon les objectifs quon sest assignés - ses partisans anglais
sorientaient vers un bon de valeur uniforme et moins contraignant pour les écoles
que son ancêtre américain - le chèque scolaire ne fut pas expérimenté à nouveau en
Grande-Bretagne sur une grande échelle comme on le demandait.
Certaines des objections qui lui furent alors
adressées ne méritent pas quon sy arrête longuement. Ainsi lorsquon
lui oppose dêtre coûteux puisquil aurait conduit à subventionner un
enseignement qui ne létait pas : le cas de la France est heureusement différent et
le chèque-éducation naurait fait en Angleterre que réparer une injustice. Quant
au reproche quon établit ainsi un climat de compétition entre écoles quil
faudrait éviter, cest la simple expression dun a priori éthique typiquement
socialiste, daprès lequel le pouvoir de choisir soppose toujours à
légalité.
Largument selon lequel le pouvoir de choix
accordé aux parents serait assez fictif car, dans de nombreux cas, le nombre des écoles
qui leur sont géographiquement accessibles est restreint, na quune portée
limitée. Il est vraisemblable que si les écoles dun secteur sont mauvaises,
dautres écoles ouvriront. On objecte souvent quouvrir une école est une
"entreprise lente, coûteuse et risquée" et que le marché manquera vraiment de
fluidité. Mais il semble quen la matière on surestime la difficulté. De toute
façon, mieux vaut offrir à certains parents un choix insuffisant que pas de choix du
tout. De même pour ce qui concerne limprévisibilité des effectifs et la
difficulté dadapter loffre à la demande. Lenseignement privé malgré
les entraves quil connaît résout bien ses problèmes de gestion. Lobjection
manifeste une grande défiance à légard des possibilités de léconomie de
marché. Elle est en réalité du même type que celle que pourrait élever un habitué
des économies dEtat des pays de lEst à la gestion privée de
lindustrie hôtelière qui doit résoudre constamment des problèmes autrement
redoutables en matière dadaptation à une demande très variable !
Je ne crois pas que les objections précédentes aient
révélé des obstacles insurmontables. Celles que jévoque maintenant vont nous
découvrir les raisons profondes de lopposition au chèque-éducation.
On dira que lEtat a pour fonction naturelle de
régir léducation. Lui seul perçoit certaines exigences collectives qui échappent
au regard myope des particuliers. Seule son intervention peut maintenir un niveau élevé
dans lenseignement, préserver certains enseignements à valeur culturelle sans
application pratique immédiate. Les parents seraient trop "utilitaristes". Ils
nauraient dailleurs aucune compétence pour choisir lécole de leurs
enfants, surtout sils sont, eux-mêmes peu instruits.
Nous sommes au cur du débat : ce quon
oppose au chèque-éducation, cest léternelle attitude paternaliste qui ôte
aux citoyens leurs libertés sous prétexte que lEtat sait beaucoup mieux
queux ce qui est bon pour eux et pour lui... Ce paternalisme très condescendant à
légard des classes inférieures peu instruites conduit dailleurs à leur
imposer en matière déducation les idéaux de la classe moyenne, et notamment des
enseignants et des fonctionnaires en général. Rien ne prouve que les parents choisiront
mal : alors que sous prétexte de participation on est prêt à les taire intervenir dans
le choix des méthodes denseignement, cest-à-dire à se prononcer sur les
moyens de lenseignement, ce qui constitue un problème technique, on leur refuse la
capacité dapprécier les résultats, de distinguer une bonne et une mauvaise école
ce qui est pourtant beaucoup plus facile. Quant aux objectifs à long terme qui seraient
négligés si lorganisation des écoles était remise à linitiative privée,
lEtat peut veiller à leur atteinte en imposant par exemple des normes minimales en
matière de programme, comme il peut exiger des maîtres un niveau de qualification, sans
avoir pour cela à gérer lui-même les écoles.
Il ny a donc rien dans ces objections que
lexpression du principe selon lequel il appartient à lEtat de gérer
certaines activités importantes. Cest encore ce principe qui sexprime dans la
maxime selon laquelle on ne saurait traiter léducation comme une marchandise,
maxime dont le prestige auprès des enseignants est considérable. Car si lon veut
dire que ce nest pas une marchandise ordinaire, cest bien évident. Mais si
lon veut signifier par là que des concepts comme ceux doffre et de demande ne
peuvent lui être appliqués, ni des problèmes de coût soulevés à son sujet,
cest faux. Quant à tenir pour honteux quon puisse senrichir en ouvrant
une école privée, alors quon tient pour très légitime de recevoir un traitement
lorsquon enseigne dans le secteur public, javoue ne pas voir sur quelles
raisons se fonde cette étrange appréciation. La crainte des "marchands de
soupe" conduit un peu loin. La production et la commercialisation des aliments est
régie de façon privée, sans quon ait à craindre de sempoisonner tous les
jours, pour autant que je sache. Pourquoi en irait-il autrement en ce qui concerne
lÉducation, domaine dans lequel il appartiendrait à lÉtat de faire respecter
des règlements de salubrité très stricts ?
Reste une dernière objection, mais cest la plus
redoutable : Il y aurait incompatibilité entre le système du chèque-éducation et le
statut acquis par les enseignants qui leur garantit pratiquement toujours, même
sils ne sont pas fonctionnaires, la stabilité de lemploi, encore que la force
de cette garantie varie un peu dun pays à lautre et même, dans le cas de la
Grande-Bretagne, dun Comté à lautre. Schématiquement, le problème peut se
formuler ainsi : quen adviendra-t-il dun maître qui peut être
personnellement talentueux mais qui enseigne dans une mauvaise école qui doit
fermer ? On dira que le problème se posera moins souvent que ne le disent les
adversaires du chèque ; cest exact, mais on ne peut dire quil ne se posera
jamais. Si les mutations imposées après suppression demploi sont prévues même
pour les fonctionnaires les plus protégés, le fait est quon accroîtra les cas de
ce type. Dire quon respectera les "droits acquis" de ceux qui sont en
place, puisquil ne peut être question de rompre les contrats, mais que les nouveaux
enseignants auront un statut différent est une thèse défendable. Mais se pose alors le
problème de savoir quelle garantie en matière de stabilité de lemploi il est
souhaitable daccorder aux enseignants en raison du caractère propre de leur
métier.
Certes, il y a bien des solutions à des problèmes de
ce type encore quelles fassent perdre au projet sa belle pureté doctrinale et
revienne à ne lappliquer que de façon très progressive. Si les défenseurs
anglais du chèque parlaient simplement dexpérimenter, cest précisément
parce quils estimaient nécessaire de travailler encore à la solution de problèmes
de ce genre.
LA COALITION VICTORIEUSE DES BUREAUX ET DES
MAÎTRES
On sait quils nont jamais eu
loccasion de le faire puisque le projet fut abandonné. Quelles oppositions
avaient-ils donc rencontrées qui motivent semblable retournement des autorités
politiques ?
Il y a naturellement celle des enseignants dont on
devine aisément ce qui fonde leur opinion. Encore faut-il ajouter que leurs organisations
syndicales ont leurs raisons propres pour souhaiter le maintien du monopole. Elles sont
beaucoup plus puissantes lorsquelles sont en face dun employeur unique que
lorsquelles doivent affronter une pluralité dentrepreneurs. On ne
sétonnera pas dapprendre que les syndicats ont entrepris une opération de
diversion - une grève sur des problèmes de salaire - pour accaparer les efforts du
gouvernement et le détourner de projets quils réprouvaient.
Mais ces syndicats sont-ils si terrifiants que le
pouvoir politique cède à leur moindre menace ? Toutes les études dopinions ont
prouvé que les parents sont très favorables à lidée de chèque-éducation. Le
taux dapprobation dépasse en général les deux tiers, même sil ny a
que des proportions de lordre de 10 % des parents qui utiliseraient effectivement le
système pour changer leurs enfants décole. Compte tenu de la disproportion
numérique entre la masse des parents et celle des maîtres, la première écraserait la
seconde dans de telles proportions quon sétonne de ne pas voir les autorités
politiques se ranger pour de simples raisons électorales du côté des parents contre les
maîtres.
Sil en est ainsi, cest que la force
politique nest pas simplement question de nombre. On a dun côté un groupe -
les maîtres - très organisé, politiquement actif, efficace parce que par profession il
sait utiliser le discours, et de lautre le groupe beaucoup plus nombreux des
parents, peu organisés, insuffisamment motivés et souvent très inexpérimentés dans le
maniement des médias, ressorts essentiels de laction politique. Le choix qui est
souvent fait - sacrifier les désirs des parents aux volontés des maîtres - nest
donc pas aussi insensé quon pouvait le croire au premier abord.
Dautant plus quen loccurrence les
maîtres trouvaient un allié de poids dans les services des administrations centrales.
Les bureaucrates ne pouvaient quêtre hostiles au chèque-éducation. Leurs pouvoirs
et leurs perspectives de carrière croissent lorsque se multiplient avec leurs effectifs
les mécanismes dintervention de lEtat. Ils sont habitués à mesurer leur
importance au volume des crédits dont ils disposent. Toute réforme leur semble par
nature nocive car son application multipliera les problèmes quils auront à
résoudre, et en cas de difficultés ils seront naturellement accusés ; en revanche il
ny a pour eux ni sanction, ni responsabilité apparente, sils diffèrent une
réforme nécessaire.
Mais ce serait une vue bien courte des choses si on
tenait lintérêt personnel des bureaucrates et leur inertie pour pleinement
explicatives. Le fait est que par la nature de leur fonction ils sont irrésistiblement
conduits à identifier le bien public avec le pouvoir de lEtat et avec leurs
intérêts corporatifs. Ils sont sincères lorsquils se tiennent pour des serviteurs
de lEtat. Demander aux bureaux de mettre en uvre une réforme qui consiste à
désengager profondément lEtat de la gestion dactivités importantes, au
risque que les choses aillent mieux sans lintervention des administrations centrales
ou locales, cest exiger deux quils renient ce qui donne un sens à leur
existence professionnelle. On conçoit aisément quils renâclent à la tâche. On
ne peut pas demander à quelquun dorganiser sa propre exécution capitale.
Or les bureaux disposent dun pouvoir
considérable sur le personnel politique. Cest eux qui possèdent les informations
nécessaires à la prise de décision ou à lexécution des décisions : ils peuvent
aisément manifester peu denthousiasme dans leur transmission, voire incliner la
décision par la présentation des données. Par leurs relations avec la presse, ils ont
une influence sur lopinion et donc sur la carrière dun Ministre qui a en
définitive beaucoup moins de pouvoir sur leurs carrières quils nen ont sur
la sienne. Cest eux en particulier qui font ou défont les réputations dêtre
un bon gestionnaire, toujours électoralement rentables. Malheur à lhomme politique
qui ne sait pas se concilier les bonnes dispositions des bureaux.
Il y avait donc non pas manque de courage, mais
prudence à reculer devant la coalition des maîtres et des bureaux dans une situation
politique incertaine. Ce nest pas dire que le chèque-éducation doive être tenu
pour définitivement inapplicable en raison de lopposition de corporations très
minoritaires, mais qui occupent des positions stratégiques dans le jeu politique, ce qui
serait désespérer de la démocratie. Un préalable du succès de lentreprise
serait que ses partisans soient mieux organisés et sachent éveiller dans lopinion
des convictions plus ardentes. Telles sont les conclusions auxquelles sarrêtent nos
auteurs.
Je laisse à chacun le soin de transférer au cas de la
France les enseignements quon peut tirer de ces études. Comme notre législation
est en définitive plus favorable au libre choix de lécole que la législation
anglaise, tout le problème est de savoir sil vaut mieux se contenter de
laméliorer progressivement ou procéder à une révision plus radicale des
principes sur lesquels elle repose. On peut maintenant assez bien prévoir les obstacles
que rencontrerait ce dernier choix. Tout est question de jugement dopportunité,
dappréciation de la situation. Cest dire que je men remets à la
sagesse des lecteurs pour trancher.
Ladresse de lInstitute of Economic Affairs
qui édite et diffuse les travaux dont jai parlé est la suivante : 2 Lord North
Street, Westminster, LONDON S W 1 P 3LB.
Maurice BOUDOT
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