Lettre N° 3 - 1er
trimestre 1984
A PROPOS
D'ÉDUCATION
ET L'ENFANT... ?
NOUVELLES D'ENSEIGNEMENT ET LIBERTÉ
A NOS LECTEURS
DES ÉCOLES ET DES UNIVERSITÉS AUTHENTIQUEMENT
"REPUBLICAINES" ?
Le système éducatif national est en ébullition
depuis le 10 mai 1981. Il représente probablement le domaine de choix où peuvent
s'affronter les idéologues ; où les analystes peuvent satisfaire leur passion gourmande
des bilans comparés de gestions privée, nationale ou étatique. Il représente en effet
le plus grand échec de la gestion étatique de la France des trente dernières années au
cours desquelles selon un consensus parfaitement équilibré depuis un quart de siècle,
c'est la Gauche qui assuma l'enseignement, tandis que la Droite gouvernait.
L'échec scolaire est donc bien l'uvre de la
Gauche.
La frénésie qui a saisi depuis plus d'un an les
responsables et les animateurs du système que sont les syndicats de gauche, S.N.I., SNES
et SNESUP, traduit à la fois la libération des phantasmes et le besoin rageur de masquer
l'échec.
Le premier phantasme qui se voit ainsi manifesté,
exprime le besoin rentré des militants majoritaires de terminer la guerre scolaire,
interrompue par les guerres militaires ; il s'agit de la poursuivre jusqu'au terme pour
imposer "l'École du peuple", gratuite, obligatoire et matérialiste. Il ne
convient plus en effet d'utiliser le terme trop éculé de laïque...
Le deuxième phantasme propulsé au grand jour fonde le
projet syndicaliste d'école unique ; il traduit un des aspects de la rage d'unification
qui anime ces prosélytes et qui se trouve en contradiction flagrante avec leur soif
inaltérable de diversification...
Mais le monopole politique est à ce prix..., celui
d'un seul Ministre regroupant sous sa houlette tous les bambins de 2 ans et les étudiants
de trente ans, moments biologiques particuliers du processus d'égalisation totalitaire et
coagulante du collectivisme en marche.
Ce n'est là d'ailleurs qu'une étape, qui précède
sans doute l'intention de transposer en France le système des Académies soviétiques
fanatiques et totalitaires.
Il eût été logique de penser que le recul des
pratiques religieuses dans notre pays devait apparaître comme un facteur favorisant le
processus d'absorption, potentialisé par le glissement massif des structures catholiques
dans le camp socialiste.
L'agressivité observée à l'égard de l'École privée
connaît des mobiles plus profonds dont l'aspect religieux n'apparaît que comme la partie
émergée de l'iceberg. L'École privée offre, dans une certaine mesure, une solution de
rechange, elle permet aux familles de retrouver pour les enfants des modes et des
méthodes d'instruction, de formation et d'éducation, qui, s'il n'est pas trop tard,
peuvent consolider ou donner cohérence au bagage de l'adolescent. L'École privée par la
désaffection qu'elle induit à l'égard du système d'État, par l'attrait qu'elle exerce,
est un témoin de l'échec de l'École publique ; elle doit donc disparaître.
Ces conflits, ces polémiques traduisent certes une
démarche marxiste où l'École apparaît comme une arme de guerre redoutable aux mains
d'habiles stratèges. Il reste pourtant que d'autres questions doivent naître d'un
constat d'échec, car l'échec, lui, n'était pas au programme. Et ces questions laissent
les leaders sans réponses parce qu'elles ressortissent à l'évolution du système
confronté au monde et au progrès technologique en marche.
Ainsi l'Éducation Nationale n'assure plus aux citoyens
de ce pays l'acquisition du savoir de base ; elle n'assure pas davantage les savoirs et
les savoir-faire différenciés qui devraient s'articuler sur ce savoir de base. Elle ne
garantit donc pas aux Français les possibilités d'adaptation et de mutation qu'exigent
pour tout peuple l'évolution des sociétés et les mutations
technico-scientifiques.
L'Éducation Nationale n'ayant plus d'objectifs clairs,
simples et définis disperse ses énergies dans le maquis des idées fumeuses, des
missions contradictoires et des projets inapplicables. Pour socialiser les enfants, elle a
voulu faire de l'éducation un domaine réservé sans le fonder sur un code défini de
valeurs puisqu'elle aurait dû emprunter ce code à des institutions plus anciennes.
Il en est résulté l'échec de l'éducation stricto
sensu. Ayant renoncé à instruire devant l'ampleur des savoirs qu'elle ne maîtrisait
plus, elle a tenté de disqualifier l'instruction en la noyant dans le maquis de la
socialisation des jeunes au service de laquelle furent remaniés tous les contenus
éducatifs. Tous les biais et tous les poncifs furent exploités jusque et y compris
l'éducation sexuelle au Collège pour ne citer que cet exemple.
Enfin, l'Éducation Nationale évacua ses insuffisances
dans l'illusion de la diversification, voulant faire de toute substance d'enseignement un
support éducatif qui devenait ainsi l'artifice démagogique du maintien de son monopole.
Le dernier aspect de cette double méprise est bien
donné par le rapport LEGRAND qui confond les données essentielles de la Biologie avec
celles de la Sociologie. LEGRAND fait de l'ancienneté un facteur de compétence et de
progression tandis qu'il trompe sur la réalité des handicaps induits par le système et
les niveaux d'efforts nécessaires pour les dominer et les inverser...
Enfin, comble d'ironie dans un pays en voie de
sous-développement socialiste, il propose... presque un précepteur à chaque élève
sans en indiquer les critères de choix... Il reste donc, face à ce contexte d'incidences
et d'intérêts contradictoires à dégager quelques grands principes qui puissent fonder
l'éducation. La question est posée depuis l'Antiquité et la notion d'utilité de
l'école a été suffisamment définie par ARISTOTE pour ne pas avoir à y revenir.
Aujourd'hui, tandis que se dessine un monde différent sous la poussée du progrès
technico-scientifique, l'École reste nécessaire et utile.
L'ampleur des savoirs, des habiletés et des
savoir-faire à maîtriser et à accompagner dans leur évolution suppose des
enchaînements logiques et des articulations de transfert appropriés.
Un savoir de base est donc nécessaire. Il doit être
dispensé aux jeunes lors de la période d'aptitude à l'acquisition qui est la leur. Il
doit être dispensé par des maîtres formés pour cela, nécessairement compétents et
choisis. Les savoirs différenciés et les habiletés, par essence évolutifs, ne peuvent
être enseignés que selon des modalités adaptées à l'évolutivité de ces savoirs,
selon des rythmes souples, par des personnes ou des enseignants qualifiés et reconnus
aptes à l'application pédagogique de leurs connaissances...
L'éducation dans l'affaire est toujours une
résultante, si l'on se réfère à J.-J. ROUSSEAU, peu suspect dans le monde enseignant
et qui écrivit que l'on n'"EST CURIEUX QU'EN PROPORTION QU'ON EST INSTRUIT".
Elle est pour une part compétence familiale ou d'ordre
moral ; pour l'autre part, elle est conséquence de l'uvre de l'école. Il en
résulte bien évidemment que l'École ne puisse pas exercer sur l'enfant et l'adolescent
un monopole, même partiel, sans attenter dans son principe à la finalité de
l'éducation qui, selon KANT est "DE DEVELOPPER DANS L'INDIVIDU TOUTE LA PERFECTION
DONT IL EST CAPABLE". Puisque cet objectif ne peut relever en aucun cas d'un seul
système.
Et puis, pour une telle entreprise, ne convient-il pas
de disposer de maîtres authentiques, et dans tous les cas, dont la manifestation ne
puisse être que référence qualitative. La jeunesse a d'abord et surtout besoin de
parents et de maîtres pour fixer parmi eux ses points d'ancrage. Le souci d'un sens exact
et juste de la discipline doit conduire les adultes à organiser attitudes et
comportements de telle manière que l'esprit de discipline soit admis par une jeunesse qui
en éprouve le besoin pour maîtriser ses acquis et sa formation d'adulte.
Pour satisfaire l'équilibre et l'harmonie de l'homme
adulte, il est réaliste de penser que certaines phases, certains aspects de cette
construction réclament une certaine logique d'enchaînement des processus. Les
interférences, les accélérations et les courts-circuits du monde actuel peuvent donc
constituer des facteurs d'inadaptation ou d'immaturation qui fragilisent la construction
finale et rompent l'harmonie de l'ensemble.
Il convient donc et d'abord pour que l'éducation des
jeunes soit réussie que les mentalités changent. Les parents sont les premiers
concernés par cet effort de conversion. Les habitudes d'assistance et de protection comme
d'hyperconfort dans l'irresponsabilité et la peur de vivre auxquelles se sont livrés nos
contemporains ne confèrent en aucun cas le profil de référence que peut rechercher un
enfant sur le visage de son père ou de son maître.
La véritable éducation est d'abord une stimulation
permanente pour une identification authentique. Eduquer la jeunesse, c'est donc la
conduire assez loin sur les chemins de la vie et lui donner assez d'armes et de
références pour qu'elle garde l'espérance et qu'elle vive d'enthousiasmes.
Il faut dégager pour elle des horizons purs, des
raisons de vivre, des justifications d'existence tels qu'elle en fasse les substrats de sa
propre transcendance.
RECTEUR Pierre MAGNIN
Professeur à la Faculté de Médecine
et de Pharmacie de BESANÇON
Tous ceux qui mènent une action pour la liberté de
l'enseignement et combattent pour le libre choix de l'école ont une préoccupation
commune fondamentale : elle est celle de l'enfant, de son être, de son devenir et de son
développement.
Or c'est précisément ce qui a pu surprendre plus d'un
observateur à la lecture des diverses propositions de M. SAVARY et plus précisément
celle datée du 12 janvier. Il n'y est pratiquement jamais fait allusion à l'enfant,
comme si cette finalité n'était qu'accessoire, comme si le texte ne témoignait de la
seule démonstration d'une procédure administrative où ne se dissimulent ni la volonté
politique ni une manuvre de sectarisme pervers.
A la limite, ces propositions réglementaires
pourraient être destinées à bien d'autres catégories de Français sans qu'elles
déchaînent des refus de tous ceux qui ont le souci du devenir de leurs enfants dans
l'épanouissement de leur personnalité et non de la promotion des composants anonymes
d'une masse, indifférenciés.
Les parents, quel que soit l'établissement que
fréquente leur enfant, ont mesuré combien l'enfant, cet être tout en devenir, engageait
leur responsabilité, leur créant des obligations et des devoirs et par là même des
exigences. Ils ont mesuré le risque qu'il y avait à le soustraire à l'influence ou à
l'autorité parentale. Peuvent-ils accepter de déléguer cette responsabilité à un
État qui deviendrait éducateur ? Ils seraient en totale contradiction avec eux-mêmes et c'est
pourquoi ils défendent une école qui prolonge et confirme les choix éducatifs de la
famille.
C'est l'enfant qui mobilise les parents. Ils l'ont
démontré le 24 avril 1982 à Pantin. Ils portaient avec eux le même témoignage et le
même souci. Chacun, dans l'anonymat de cette foule de 150 000 personnes, est venu faire
la démonstration de sa détermination : celle de garder intacte cette liberté
fondamentale de choisir une école conforme aux valeurs morales et culturelles qu'ils
entendent transmettre.
Depuis cette date, en d'autres lieux de l'hexagone,
combien sont-ils venus témoigner de la sorte ?
Le 4 mars, nous nous sommes retrouvés des centaines de
milliers à Versailles. Ce fut le rassemblement de ceux pour qui les mots éducation,
liberté, responsabilité ont encore un sens ; de ceux qui savent que l'État est au
service de tous, que le bien commun prime l'esprit de parti, que la libre entreprise
engendre enthousiasme, imagination, dynamisme, créativité, qualités indispensables à
une nation digne de ce nom ; de ceux qui savent que la liberté est une composante
essentielle de la personne humaine, parents de l'enseignement libre et de l'enseignement
public pour qui l'enfant est une finalité.
Jacques de SAINT CHAMAS
Président d'Honneur
de la Fédération de Paris des A.P.E.L.
NOUVELLES
D'ENSEIGNEMENT ET LIBERTÉ
COMITE D'HONNEUR : Le Comité d'Honneur compte
un nouveau membre, en la personne de Monsieur Gaston CHARLOT, de l'Académie des Sciences.
CONSEIL D'ADMINISTRATION : Monsieur Léon
GINGEMBRE, Président d'Honneur de la Confédération Générale des Petites et Moyennes
Entreprises a été coopté au Conseil d'Administration.
ADHÉSIONS : Une campagne de recrutement, par
voie postale, est venu s'ajouter, au cours de ce trimestre, à nos efforts directs de
recrutement.
Cette campagne a rencontré un grand succès : si
chaque adhérent entraîne trois partisans de la liberté de l'enseignement à nous
rejoindre, nous serons 100 000.
Les trois bulletins d'adhésion imprimés au recto de
cette page sont destinés à cet usage.
L'effort de prospection que nous avons accompli ne va
pas sans quelques inconvénients que certains d'entre vous nous ont fait remarquer, avec
beaucoup de compréhension d'ailleurs.
Nous nous efforçons de répondre à chacun mais nous
profitons de cette lettre pour adresser une réponse collective aux interrogations les
plus fréquentes.
· Notre manifeste daté de
janvier a fait l'objet d'envois successifs, le dernier étant du 2 mars. En effet, pour
bénéficier de prix intéressants chez l'imprimeur, il faut se limiter à un seul tirage
et, pour avoir droit au tarif réduit des envois en nombre à la poste, il faut payer les
timbres d'avance. Voilà pourquoi tous les exemplaires du manifeste ont été datés de
janvier et les envois échelonnés pour que les cotisations reçues des premiers
destinataires couvrent les frais des nouveaux envois.
· Nos envois postaux sont
faits à partir d'adresses de sympathisants communiquées par des adhérents mais aussi à
partir de fichiers loués.
Dans un cas comme dans l'autre, nous ne pouvons éviter
que des adhérents reçoivent une nouvelle proposition d'adhésion. En effet, le
rapprochement entre deux fichiers revient beaucoup plus cher que ce double emploi : que
ceux qui craignent que nous gérions mal les fonds qu'ils nous ont versés se rassurent et
que ceux qui désapprouvent notre apparente insistance nous pardonnent au bénéfice du
but poursuivi.
· Enseignement et Liberté
est une association régulièrement constituée et déclarée selon la loi de 1901
(publication au Journal Officiel n° 126 du 2 juin 1983).
Nous avons un siège social, un compte en banque, un
numéro de téléphone et nous aurons même un compte postal le jour où nous aurons
réussi à prouver à l'administration des P.T.T. que nos statuts donnent à notre
Président le droit de déléguer sa signature.
Si nous ne donnons pas la plupart de ces informations
sur notre manifeste, c'est parce que le moyen le plus pratique et le plus économique pour
enregistrer un grand nombre d'adhésions est de confier, comme nous le faisons, à une
société de services le soin de recevoir celles-ci ainsi que les chèques correspondants.
Ayant payé la surtaxe (6,40 F) des premières lettres
non affranchies que nous avons reçues, nous avons pu constater qu'elles émanaient,
presque à coup sur, de personnes ne partageant pas nos conceptions de la liberté de
l'enseignement. Il nous a semblé que leurs arguments, qui ont le plus souvent la forme
d'interjections et un caractère répétitif très marqué, n'élevaient pas le débat.
Nous avons donc renoncé à payer la dite surtaxe,
laissant M. Mexandeau, que nul ne peut pourtant soupçonner d'être un esprit
obscurantiste, réactionnaire ou clérical, supporter, en tant que responsable du budget
des PTT, les frais de ces messages. Que les distraits veillent, en conséquence, à
timbrer leurs adhésions.
MANIFESTATIONS DE L'ÉCOLE LIBRE : Enseignement
et Liberté a défilé sous sa banderole à Versailles le 4 mars. Une interprétation
erronée des informations qui nous avaient été données nous a fait orienter certains
d'entre vous vers la gare Versailles-Rive Droite au lieu de Versailles-Rives Gauche. Les
cars venus de Saint-Germain-en-Laye n'ont pas atteint le point de rendez-vous et la
seconde banderole s'est perdue avec ses porteurs près de, mais non pas dans, la pièce
d'eau des Suisses.
L'essentiel était d'être dans cette foule innombrable
et de partager sa détermination contenue.
SECTIONS LOCALES : C'est le vrai moyen
d'enraciner et de développer l'action d'Enseignement et Liberté. Mais, une section
locale (appellation provisoire) ne se décrète pas depuis Paris, elle se crée sur place
par la volonté de quelques-uns. L'exemple vient d'être donné à Saint-Germain-en-Laye.
Son bureau : M. Daniel BACON, Président ; M. Hubert
O'MAHONY, Secrétaire et Trésorier M. Jean-Louis DELAPORTE.
Son adresse : Maison des Associations, 1 bis, rue de la
République 78100 Saint-Germain-en-Laye.
Le bulletin réponse au verso vous permettra de nous
faire connaître votre projet de créer une telle section.
Nous attendons aussi vos propositions en la matière
avant de définir le cadre de fonctionnement de ces sections et la nature de leurs liens
entre elles et avec nous.
ORGANISATION : Nous cherchons un DÉLÉGUÉ
GÉNÉRAL. Il doit être capable de gérer et d'animer. Avec l'assistance d'une
secrétaire à temps plein, la charge de travail correspond à un MI-TEMPS. Notre budget
nous permet de rembourser les frais exposés dans cette fonction, MAIS NOUS EMPÊCHE
DE LA RÉMUNÉRER. Nous espérons que cet appel sera entendu par un pré-retraité. Qu'il veuille
bien nous retourner notre bulletin-réponse en y joignant un curriculum vitae. Le poste
est à pourvoir à Paris, mais la création de sections locales va créer aussi des
besoins en province. Enfin pour Paris et pour la province, nous souhaitons faire le
recensement de ceux qui peuvent nous donner une part de leur temps pour tous les travaux
qu'implique le développement d'Enseignement et Liberté.
Merci d'avance.
Après des articles de Monsieur le Recteur Pierre
MAGNIN et de Monsieur Jacques de SAINT CHAMAS administrateurs d'Enseignement et Liberté,
Monsieur Pierre SIMONDET inaugure une rubrique ouverte à tous nos lecteurs pour proposer
les solutions pratiques pouvant donner plus de liberté dans l'enseignement. Ces
propositions ne sont pas pour autant l'expression d'une position officielle d'Enseignement
et Liberté.
Ce numéro de la Lettre d'Enseignement et Liberté
est le numéro normal du 1er trimestre 1984. Au moment voulu, au besoin par un
numéro spécial de la Lettre, nous prendrons position sur l'avenir de l'école libre.
DES
ECOLES ET DES UNIVERSITES AUTHENTIQUEMENT "REPUBLICAINES" ?
Au-delà des négociations en cours entre les pouvoirs
publics et les responsables de l'enseignement privé, et des éventuels résultats
auxquels ils pourraient aboutir, n'est-il pas nécessaire de réfléchir aux conditions
d'avenir d'une complète liberté de l'enseignement.
Il est, à l'heure actuelle, assez généralement
admis, dans notre pays, que les budgets de l'État et des collectivités locales,
c'est-à-dire, en définitive, les contribuables, doivent supporter la charge financière
d'un enseignement à dispenser à tous les jeunes Français.
D'ailleurs, quelles que soient les opinions politiques
de chacun, nul ne saurait contester que cette forme de la solidarité nationale répond à
une volonté légitime d'assurer une certaine égalisation des chances au départ dans la
vie.
Mais une préoccupation d'égalité des chances ne doit
pas conduire à soumettre tous les jeunes à la même formation sans tenir compte de leurs
aptitudes très diverses, et de l'évolution de leurs capacités au cours des premières
années de leur existence : celles-ci suivent une courbe au tracé imprévisible.
Pourquoi, dès lors, ne pas admettre que la
collectivité se doit de placer sur la tête de chaque jeune un crédit public destiné à
lui permettre de s'assurer la formation la plus conforme à ses talents, au fur et à
mesure que ceux-ci se dégageront ?
Il convient que chacun puisse choisir, en bénéficiant
de tous les conseils désirables, une orientation vers les disciplines littéraires,
artistiques, scientifiques, techniques..., au besoin en changer en cours de route,
interrompre ses études après avoir acquis les notions élémentaires puis y revenir, ou
recevoir une formation technique ou professionnelle après quelques années d'arrêt.
Seuls, le crédit de formation, et une totale liberté
d'orientation, peuvent ainsi réserver à chaque individu toutes ses chances ; ne
serait-ce pas d'ailleurs, le meilleur moyen d'obtenir l'utilisation la plus favorable des
aptitudes de chaque membre de la société pour le plus grand bien de la communauté
nationale.
En pratique, cet objectif peut être atteint par la
délivrance de bons annuels scolaires ou universitaires, d'abord aux parents pour les
cycles primaire et secondaire, et aux enseignés eux-mêmes pour les enseignements
supérieur et professionnel. Ceci suppose, bien sûr, une organisation de diplômes
nationaux et d'équivalences européennes qui sanctionnent les diverses formations sur une
base schématique harmonisée.
Les modalités d'un tel régime d'enseignement exigent
une mise en place assez délicate ; mais elles pourraient s'inspirer de l'expérience tout
à fait positive, semble-t-il, du système éducatif en vigueur dans certains pays
étrangers tels que la Belgique.
Faut-il souligner que la remise du bon scolaire ou
universitaire par l'utilisateur à l'établissement de son choix, équivaudrait à un vote
annuel en faveur des équipes d'enseignants les plus efficaces. Peut-on imaginer un
régime d'un esprit plus "démocratique" ?
D'ailleurs, à y regarder de plus près, cette nouvelle
liberté de l'enseignement serait authentiquement républicaine dans le sens où tous les
partis politiques s'affirment respectueux des principes constitutionnels.
Ces principes, la constitution de la Ve
république les a repris dans la Déclaration des droits de l'homme du 26 août 1789 et
dans le Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946.
Or, que disent ces textes en matière d'enseignement ?
a) Le préambule de la constitution de 1946 affirme :
"la nation garantit l'égal accès de l'enfant et de l'adulte à l'instruction ; à
la formation professionnelle et à la culture. L'organisation de l'enseignement public
gratuit et laïc à tous les degrés est un devoir de l'Etat."
Il paraît clair que le devoir de l'Etat d'organiser un
enseignement public gratuit et laïc est destiné à garantir un accès aux divers
enseignements, et à éviter que le droit à être instruit ne puisse pas pratiquement
s'exercer. Il est ainsi fait obligation à l'Etat de pallier une carence éventuelle des
initiatives privées et non de les limiter en quoi que ce soit.
b) Le même préambule de la Constitution dit aussi :
"la nation assure à l'individu et à la famille les conditions nécessaires à leur
développement".
L'individu et la famille bénéficient donc, à
égalité, d'une assurance d'un soutien public, sans que l'un puisse être privilégié
par rapport à l'autre. Est-ce que les droits de la société familiale ne concerneraient
pas l'enseignement en faveur de tous les mineurs qui en sont membres ?
c) Enfin faut-il rappeler que la Déclaration des
droits de 1789 définit ainsi la liberté :
"la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui
ne nuit pas à autrui".
La liberté n'est ainsi pas définie par rapport à
l'Etat, mais par rapport au bien des autres membres de la collectivité nationale ; qui
oserait affirmer que la liberté de l'enseignement, surtout si elle est assurée suivant
les méthodes ici préconisées, est susceptible de nuire à autrui ? Peut-elle subir
l'arbitraire de l'Etat, même sous forme de lois ?
Un crédit placé par la puissance publique sur la
tête de chaque individu, dès l'origine, en vue de lui assurer l'exercice libre du droit
à la formation prévu par la Constitution est la traduction la plus valable des principes
républicains de liberté et d'égalité. Il est difficile de concevoir que des objections
fondamentales puissent être honnêtement formulées à l'encontre d'une solution aussi
respectueuse des droits fondamentaux des citoyens et des familles.
Il faut rappeler enfin, que dans le Budget de
l'État
pour 1984, le seul ministère de l'Éducation Nationale bénéficie d'un crédit de
fonctionnement de 164 350 millions de francs. Cette somme correspond approximativement et
en moyenne à un crédit annuel de 12 000 francs par sujet enseigné : il n'est certes pas
très élevé mais non négligeable. Cette somme ne recouvre pas les crédits de formation
inclus dans les budgets des autres ministères (culture...) ni le rendement de la taxe
d'apprentissage, ni les charges assumées par les collectivités locales.
Il conviendrait de déterminer comment le crédit
d'État pourrait être complété par d'autres apports.
Il paraît, en outre, quasiment certain que le débat
budgétaire sur les crédits de l'Éducation prendrait une tout autre signification aussi
bien devant le Parlement que devant la Nation, si la décision consistait à voter des
crédits, en fonction du nombre des enseignés, qui seraient différenciés par discipline
et par niveau, d'après les besoins exprimés par les bénéficiaires. Les sacrifices
demandés aux contribuables revêtiraient alors un sens pour l'avenir du pays. Peut être
ces crédits seraient-ils dès lors privilégiés par rapport à d'autres qui sont
réclamés globalement par le gouvernement ("services votés") sans que les deux
Assemblées élues soient en mesure d'exercer pleinement le contrôle qui leur appartient.
En résumé, cette nouvelle organisation de
l'enseignement :
Pierre SIMONDET
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